Jean Ziegler n'a jamais habitué ses lecteurs à faire dans la dentelle. Son nouvel ouvrage L'Empire de la honte est fidèle à cette écriture au bazooka, sans concessions, sans nuances non plus. Un essai à charge contre ces coupables rituels que l'universitaire genevois et ex-conseiller national socialiste ne se lasse pas d'inculper au fil des pages: les sociétés transnationales et leurs dirigeants ici affublés du surnom de «cosmocrates». Des «cosmocrates» accusés de provoquer l'agonie de populations entières dans les pays du Sud, peu à peu dépouillées de leurs droits au point de n'avoir pour seule compagne que la honte d'être pauvre. Pas de nuances

Comme tout bon procès à charge, le livre ne donne pas la parole à la défense. C'est sa faiblesse. Quand Jean Ziegler s'en prend à Nestlé, baptisée «la pieuvre de Vevey», il donne l'assaut au canon lourd, rappelant juste au passage qu'il perdit «haut la main» le procès qui l'opposa dans le passé à la multinationale suisse. Mais l'auteur – et c'est à la fois sa force, son courage et sa faille, exploitée par ses détracteurs – n'a cure de nuances qui porteraient atteinte à son propos. Rapporteur indigné de l'ONU pour le droit à l'alimentation, Jean Ziegler tonne. Il cite à l'appui de ses accusations les révolutionnaires français. En glissant juste sur le fait que les Saint-Just, Robespierre et autres Danton, pour avocats éclairés qu'ils furent de la cause du peuple, devinrent aussi ses fossoyeurs dans l'engrenage de la Terreur.

Le livre interroge. «On appelle utopistes ceux qui, au sein du mouvement révolutionnaire français, donnaient la priorité absolue à la lutte pour la justice sociale planétaire et le droit de l'homme au bonheur», écrit-il, en se rangeant évidemment à leurs côtés. L'Empire de la honte, pris à la lettre, est un livre utopiste. Avec ce qu'il faut de part de pamphlet pour réveiller les consciences. Mais peut-on parler à longueur de pages des souffrances insondables de l'Angola géré par les prédateurs du pétrole, ou des milliers de Brésiliens qui vivent de la récupération des immondices de Brasilia, sans admettre que, dans d'autres parties de la planète, la pauvreté recule? On pense à l'Asie orientale, grande absente de cet essai au long cours. On pense à l'explosion de l'économie chinoise, au redémarrage du Mozambique après tant d'années de guerre, à l'Inde qui se réveille enfin. C'est le drame de L'Empire de la honte. Il se lit avec la rage au cœur car les ravages qu'il décrit sont justes. Mais il se lit aussi avec une interrogation en tête: et si le monde changeait plus que Jean Ziegler n'accepte de le voir? Et si l'auteur, à force de manier l'assommoir, finissait par tomber dans l'autre versant de la caricature?

Si les «cosmocrates» existent, quid des leaders tiers-mondistes populistes qui ruinent les rêves de leurs concitoyens? La misère nourrit une colère facile à détourner… Il faut lire L'Empire de la honte. Moins pour comprendre que pour savoir. Moins pour juger que pour entendre. Ce livre est un cri. Certes, les patrons de sociétés transnationales ne sont pas tous des «cosmocrates». Jean Ziegler ne détient pas «la» vérité. C'est évident. Mais une bonne part des faits qu'il cite, soyons réalistes, alimentent malheureusement les larmes de la planète.

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