L'idée est intéressante, il suffisait d'y songer: partisan déclaré et intelligent de l'Europe – celle des Quinze et maintenant des Vingt-Cinq – le commissaire européen Pascal Lamy, dans ce petit ouvrage, propose que l'Europe serve de modèle à la société internationale.

L'argument? Il est d'évidence: avec la chute du mur de Berlin, avec la mondialisation, les Européens vivent un basculement formidable qui oblige l'Union européenne à imaginer une politique nouvelle, répondant aux nouveaux enjeux. Loin d'être l'instrument d'aliénation que certains y voient, l'UE est l'instrument, note-t-il, qui aide les Etats qui la composent à surmonter leurs défis collectifs. Elle en a les moyens: efficace, légitime, elle n'est, de surcroît, pas hégémonique.

De l'Europe à la planète, le raisonnement se fait aisément: comme ceux du Vieux Continent, les peuples de la terre connaissent des problèmes communs et formidables, de ces «problèmes qui se moquent des frontières», comme les désigne la juge Eva Joly. Pourquoi ne pas tirer profit, là, des expériences qui marquent cinquante ans d'Europe, et fonder ce qu'il nomme société «alternationale»?

Sans nier l'existence d'un système international qu'il salue, l'auteur pointe l'insuffisance de la gouvernance internationale. Car le beau concert des nations bute sur un obstacle majeur: c'est une gouvernance déclamatoire, dit-il, un «monstre plastique» qui ne trouve pas de réponse satisfaisante du côté du droit. Combien de conférences, combien de réunions dont les effets se sont ensablés dans la mauvaise volonté générale? En un mot, légitimité et efficacité en sont souvent absentes. Et c'est là que le «laboratoire européen», comme il l'appelle, a une expérience à partager. Par la primauté du droit européen sur les droits nationaux. Par l'utile partage des pouvoirs qu'offre la subsidiarité. Et surtout – idée géniale, selon lui – le fait que l'initiative revient au Conseil européen, neutre et plus aisément reconnu.

Lamy n'ignore pas les critiques ordinaires adressées à Bruxelles: le prétendu déficit démocratique, l'éloignement de la machine communautaire, l'absence de «peuple européen»… Il y répond, convaincant, point par point.

Ce qu'il propose, alors, au plan international, est moins de réinventer une grande ONU bis, «une énième version de la cité universelle», que de fonder la gouvernance mondiale sur un certain nombre de valeurs et de principes – autant de jalons qui la rendent plus efficace et plus crédible – et donc acceptable par tous. Exemples: on abordera l'affaire problème par problème, on veillera à l'établissement de normes (inséparables d'arbitrages parfois difficiles), on fera attention aux régions ou à la bonne règle de la subsidiarité, au souci des résultats, à l'épineux problème des majorités ou au mécanisme d'arbitrage des différends, autant de formules, précieuses, éprouvées par l'Europe. Il reste à Lamy d'être entendu. En Suisse, subsidiairement, cette apologie du modèle communautaire devrait intriguer autant nos europhiles que nos eurosceptiques.

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