Ilan Pappe, Une terre pour deux peuples. Histoire de la Palestine moderne, Fayard, 287 p.

C'est pour répondre à l'attente de ses étudiants israéliens et palestiniens de l'Université de Haïfa que l'auteur, Ilan Pappe, un des «nouveaux historiens» israéliens, revient sur le passé de cette terre disputée par deux peuples. Le propos est donné d'entrée de jeu: «Réécrire et même recouvrer une histoire effacée». Lui donner un éclairage humaniste, dit-il, en gommant le discours religieux, nationaliste, ethnique, en se servant des recherches récentes sur ce passé, jamais regroupées en un tout.

Le résultat – même si le chercheur ne dissimule pas une part de subjectivité – est passionnant. Le regard, ici, se porte sur deux peuples cheminant et luttant ensemble sur le même terrain, la même patrie. Et l'on comprend vite que Pappe garde sans cesse à l'esprit une terre – la Palestine – plutôt que l'Etat – ou les Etats – qui se plaque sur elle.

Car il y a une préhistoire à la création de l'Etat d'Israël. C'est, conjoint à l'irruption du sionisme, la montée, dans les années 20, du nationalisme palestinien, nourri à la fois par la perte des structures et des repères traditionnels et le choc que provoque la Déclaration Balfour. Mais Pappe montre surtout que la lutte des deux camps – l'arabe, le juif – alors sous tutelle britannique, se déroule sur fond de drame foncier: facilité par de nouvelles mesures législatives, l'accaparement de la terre par de grands notables et propriétaires arabes déchire le tissu social. Plus: il facilitera grandement les rachats massifs de domaines par les immigrants juifs, puis leur séquestration après 1948. Avec, pour corollaire, un puissant exode des petits paysans, chrétiens comme musulmans, vers les banlieues misérables des villes. Aujourd'hui, la terre reste au cœur de la réalité socio-économique et, d'évidence, de toute solution politique. Reconnaître le fait même des expropriations, en Israël comme dans les territoires occupés, apparaît à l'auteur comme le geste décisif qui ouvrirait la voie à la paix.

Dans le même temps, détaillant les affrontements intercommunautaires des années 20 à 40, il met en lumière un fait peu connu de l'histoire de la région: c'est la solidarité, à l'époque, entre ouvriers ou fonctionnaires juifs et arabes. Syndicats communs, grèves communes: l'Histadrout, la centrale syndicale juive, n'a pas tardé à réagir, en rappelant aux siens la priorité du projet sioniste sur la solidarité entre travailleurs.

De cette histoire riche et compliquée, où l'on suit les tentatives successives de partage de la Palestine, à chaque fois avortées, le double jeu britannique, les balbutiements, puis les échecs de l'ONU, la lâcheté des Etats arabes, les gaffes d'Arafat ou les efforts ambivalents des Etats-Unis, on retiendra les détails, précis et accablants, que l'historien retient des persécutions et des expulsions de Palestiniens par Israël, en 1948-49. «Epuration ethnique», pour Pappe, qui s'accompagna de la disparition, sur la carte, de centaines de villages arabes. On peut ne pas le suivre dans toutes ses conclusions ultimes sur les conditions de la paix, on ne peut lui refuser la nouveauté de son regard.

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