Raconter Médecins sans frontières, c'est raconter une page de l'histoire politique française et brosser le portrait de cette génération interventionniste humanitaire qui modifia, peu ou prou, la donne internationale. Dans l'épaisse biographie qu'elle vient de consacrer à l'organisation, Anne Vallaeys a choisi de détailler les parcours personnels de plusieurs acteurs clefs du mouvement et de cette période. Elle se distingue en cela du journaliste Olivier Weber, auteur lui aussi voilà quelques années d'une histoire de MSF, racontée alors surtout à partir des terrains sur lesquels s'aventurèrent les «french doctors». Sous la plume d'Anne Vallaeys, les ego de Bernard Kouchner, Claude Malhuret, Xavier Emmanuelli ou Rony Brauman sont passés au crible.

Cette lecture intime de l'histoire, remplie d'anecdotes avec, en prime, la saveur des échanges et des arrière-pensées nourries encore aujourd'hui par les uns et les autres, exploite un angle encore négligé sur MSF. Non, les grands tournants pris par l'organisation n'ont pas été seulement le résultat de visions politiques divergentes. Ils ont été, aussi, l'aboutissement d'ambitions contradictoires, la conséquence de tempéraments de feu impossibles à concilier. Pour engendrer des affrontements implacables: «Lorsque l'action se dégrade en activisme, déplore dans le livre Rony Brauman à propos de Bernard Kouchner, lorsque l'exigence de l'immédiateté et le goût du mouvement rendent aveugle aux contradictions et sourd au rappel des principes, alors l'humanitaire peut devenir inhumain.» L'histoire de cette «formidable aventure», narrée par Anne Vallaeys, apparaît sous sa plume comme un mélange explosif de conviction et d'obstination.

Rien de tel, après avoir dévoré l'énorme pavé de plus de 700 pages sur MSF, que de se plonger dans le livre-témoignage de Pierre Fyot, l'un des compagnons de la première heure de Kouchner, qu'il suivit dans l'aventure de Médecins du monde. Médecin établi à Dijon, l'homme fut résistant, puis médecin militaire en Algérie durant la guerre, puis «french doctor» au Biafra et en Afghanistan. Entre goût de l'aventure et sens de la mission, on le sent roublard, avide de vivre, taraudé par ses contradictions et ces «vérités successives», comme il aime à les décrire.

Il faut lire ce témoignage comme un complément de la biographie de MSF. Il en dit long sur le choc des ambitions personnelles indissociable des exploits du «sans frontièrisme», mais aussi sur ce goût de la liberté et de l'insolence sans lequel ces médecins n'auraient jamais secoué le cocotier de l'humanitaire. L'on se prend presque, en fermant les deux livres, à regretter l'époque ou les assemblées générales de MSF se terminaient en pugilats politiques. Les générations suivantes d'activistes humanitaires, plus soucieuses de professionnalisme et d'efficacité médicale, ont moins ce goût parfois caricatural pour le débat. Au moment où le nom de Bernard Kouchner refait surface, comme candidat au poste de haut-commissaire pour les Réfugiés de l'ONU, cette plongée dans l'ébullition humanitaire montre ce que les organisations non gouvernementales doivent à ces vétérans de l'action humanitaire.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.