Une gageure tout de même: dans ce nouveau livre, Philippe Alexandre et Béatrix de l'Aulnoit entendent faire le portrait de la femme la plus discrète, la plus muette, et issue d'un milieu des plus modestes de la République: Marie-Yvonne Casetta. Dite «La cassette» ou «La banquière du RPR». Les auteurs, à qui l'on doit un portrait acéré – et excessif – d'une autre femme, Martine Aubry, ont en effet choisi, cette fois, de voler au secours de cette employée de l'ombre du pari chiraquien, victime tout à la fois d'un clan – les hommes, d'un parti et de l'appétit d'argent jamais satisfait des hommes.

On suit ainsi l'itinéraire étonnant de ce treizième enfant d'une famille de Guingamp, subitement privée du domaine qu'elle exploite. Modeste, sérieuse, appliquée, la jeune Bretonne ne tarde pas à «monter» à Paris où l'attendent son futur mari, restaurateur, et son destin: un emploi rue de Lille, siège du parti de Jacques Chirac. Une ruche, où l'argent – déjà – coule à flots. Mais où, fraîche débarquée, Marie-Yvonne (qui entre-temps, a travaillé dans le privé) entend mettre de l'ordre.

Efficace et regardante tout à la fois, douée d'un sens de l'organisation et d'une volonté sans faille, Marie-Yvonne fera merveille aux élections de 1986. Elle y réussira si bien qu'on la retrouve à la rue de Lille. Là, elle change d'affectation, et endosse un emploi qui fera son malheur, car elle met de doigt dans l'engrenage, par les entreprises, du financement des partis politiques. Mme Casetta a pour fonction de rappeler aux grandes sociétés leurs engagements financiers («jusqu'au maximum légal», dira-t-elle aux juges). Elle est elle-même payée par une entreprise de chauffage industriel. De ce racket, car c'en est un, un homme, au-delà de la tombe, parlera avec force détails, c'est le nommé Méry, dont la diffusion de la cassette fit le scandale qu'on sait: hypermarchés, eaux, bâtiment, Etats africains, tout est bon qui rapporte de l'oseille aux partis en campagne. Et la campagne présidentielle de 1995, où Mme Casetta travaillera pour Jacques Chirac, est dévoreuse de millions.

Mais un jour, il faudra passer à une autre caisse, celle des prétoires: les auteurs montrent alors à quel point la «petite Bretonne» fait trembler les caciques de la droite, tant elle sait de choses. Elle ne bronchera pas. Mais servira de victime utile à tant de ces hommes qui aimeraient tant en faire la coupable unique de la corruption.

La Dame à la cassette est donc un livre écrit en relief: il parle moins de son héroïne – au reste effacée et peu bavarde – qu'il ne sert de tableau à l'ensemble des combines financières auxquelles cette femme a été mêlée. On y voit défiler les noms de tant de personnages, condamnés ou non, qui ont laissé leur nom sur le mausolée de la corruption. Répertoire accablant de leurs méthodes, en principe freinées par un nouveau dispositif de financement des partis, le livre pointe aussi du doigt les errements de la justice: sa lenteur, les pratiques brutales de la brigade financière ou le pouvoir exorbitant des juges d'instruction. Brillant et éclairant.

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