Elle est généralement goguenarde, la réaction de ceux à qui on parle, du moins en France, de morale en politique, tant les deux termes leur semblent, par nature, incompatibles. Pour nos voisins, le second tour de la présidentielle de mai 2001 aura été, sur ce point, bien emblématique, contraints qu'ils furent de choisir entre un démagogue qui menaçait les fondements mêmes de la République et un président sortant, poursuivi par les affaires. Manière de dire qu'il y a demande d'éthique, dans des cercles extrêmement larges, dès qu'on évoque le comportement des leaders politiques

Myriam Revault d'Allones ne méconnaît pas cette attente collective. Mais elle répond par une immédiate mise au point: la morale publique existe, elle ne relève pas de l'intériorité des consciences, mais d'une éthique forgée par la responsabilité – ce que Montesquieu nommait vertu publique. Rejetant à la fois la vision d'une politique intrinsèquement mauvaise (le «tous pourris» des démagogues) et d'une action publique purement pragmatique – ne cherchant que la fin sans se soucier des moyens – l'auteur croit fermement à une substance éthique de la politique.

Elle oppose ainsi le réalisme d'un Machiavel, conscient du formidable écart existant entre l'idéal et le réel, à l'intransigeance d'un Savonarole, rêvant d'installer la réforme des mœurs au cœur de la vie privée des Florentins et du renouvellement des institutions. Le rêve de Savonarole renvoie à Robespierre et à son obsession de la vertu personnelle des dirigeants comme des citoyens. Obsession qui l'a conduit à la Terreur.

«Despotisme moral» que Kant fustige, tout en suggérant une autre voie. Celle où la vertu, en politique, s'identifie au droit. Le droit, en tant que détermination du juste et de l'injuste. L'auteur n'ignore pas les dérives possibles de l'approche kantienne, à commencer par la judiciarisation de la politique. Elle voit aussi que la sanction judiciaire n'épuise pas le souci de morale publique – voyez les «affaires» – mais refuse que ces mêmes affaires suffisent à ôter à l'action politique sa noblesse et sa nécessité.

«Il y a des cas où la bonté permissive en politique est aussi ruineuse que la violence répressive»: pour sortir de cette alternative qui montre que ni la bonté ni la volonté maligne ne sont des données de l'action politique, l'auteur trouve dans la fameuse distinction de Max Weber entre éthique de responsabilité et éthique de conviction un éclairage à son analyse. Elle montre qu'il n'est pas d'action politique qui ne vise l'efficacité sans être confrontée à des convictions. Et qu'il n'existe pas d'éthique fixe à la conduite politique, tant la complexité du réel est grande, et les ordres de valeurs divers.

Bref, l'action politique est contingente et de l'ordre du tragique: se situant dans le monde, elle est parfois contrainte, au nom de l'intérêt général, de trancher dans le vif, de ne pas pouvoir choisir entre toutes les valeurs simultanément, fût-ce au péril de son âme. Antigone, emblème de l'éthique de conviction, n'annule pas pour autant l'éthique de responsabilité dont se revêt Créon.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.