Paris est la ville symbolique de la révolution, avec les barricades, les défilés populaires, la prise de la Bastille, le Front populaire et Mai 1968. Elle n'a échappé à la droite qu'au début du XXIe siècle quand, en 2001, le socialiste Bertrand Delanoë a gagné les élections municipales avec les Verts et le Parti communiste. Ce renversement est dû en partie à la suppression du statut administratif particulier de Paris il y a environ un quart de siècle (ce statut encadrait le pouvoir municipal), mais aussi à son histoire sociale. Un petit livre intitulé Sociologie de Paris permet de comprendre pourquoi ce retournement intervient au moment où la population de Paris est plus riche que jamais par rapport à la population française.

Paris, expliquent ses auteurs, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, est la plus petite des grandes capitales, un cercle de 87 km2 sans compter les Bois de Boulogne et de Vincennes (contre 321 pour Londres, 607 pour Madrid ou 879 pour Moscou), et celle qui a la plus forte densité de population (un petit peu plus qu'à Manhattan). Dans cet espace restreint sont rassemblés la plupart des centres de pouvoirs politiques et économiques français, de nombreux sièges d'organisations et d'entreprises internationales, une grande partie de l'activité culturelle et intellectuelle du pays. Une petite ville très puissante, et le centre d'une agglomération de 11 millions d'habitants.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot rappellent que 44% des ménages français assujettis à l'impôt sur la fortune habitent dans la région parisienne et que, parmi eux, 47% habitent Paris intra-muros, la plupart dans la partie ouest de la ville. Cette géographie des richesses (l'Ouest nanti et bourgeois, l'Est plus populaire) est une constante historique, qui évolue vers le haut depuis deux ou trois décennies. L'Est de Paris est progressivement conquis par de nouveaux habitants aisés, qui se différencient des nantis de l'Ouest parce qu'ils n'ont pas reçu de patrimoine par héritage; ils pratiquent des professions bien rémunérées comme l'informatique, la publicité, le design, etc.

Les auteurs de Sociologie de Paris récusent l'idée qu'il s'agit d'un embourgeoisement au sens traditionnel, comme ils récusent le néologisme à la mode de «boboïsation» (du mot «bobos», les bourgeois bohèmes, un terme importé des Etats-Unis). Ils préfèrent utiliser celui de «gentrification», venu de la sociologie anglo-saxonne, qui décrit un phénomène urbain – commun à toutes les grandes villes des pays développés – par lequel la réhabilitation de l'espace et de l'habitat correspond au remplacement des populations d'ouvriers ou d'employés, par des cadres ou des professions nouvelles. Ces nouveaux habitants de Paris ne sont pas marqués par la tradition de droite des familles bourgeoises parisiennes. C'est grâce à eux que la gauche a pris les commandes à Paris, car leurs voix se sont ajoutées à l'ancien électorat populaire qui n'a pas été entièrement chassé de la capitale par la hausse des loyers et des prix des logements.

En effet, expliquent Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, les lois du marché immobilier sont freinées par l'existence d'un parc de logements HLM et par une politique volontariste d'aide au logement social. Paris continue d'avoir le visage d'une grande diversité à peu près dans tous ses arrondissements (sauf le VIIe, le VIIIe et le XVIe). Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot proposent plusieurs ballades à pied, qui sont des traversées de la stratification sociale parisienne. Ainsi, dans le XVIIe arrondissement, du quartier cossu de la Plaine Monceau, avec ses hôtels particuliers construits au XIXe siècle (que l'on peut visiter quand ils sont devenus des musées – Jacquemart-André, Camondo ou Cernuschi par exemple), jusqu'au quartier de Clichy, à 3 kilomètres, avec ses vieux immeubles ouvriers et ses HLM.

En 128 pages, ce livre éclaire les paradoxes politiques des Paris. Il peut aussi servir de guide pour visiter la ville en sortant des parcours balisés par les guides touristiques ordinaires.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Sociologie de Paris, La Découverte, collection Repères, 128 pages

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