Portraits de Chine est un livre jubilatoire et déroutant, effrayant aussi parfois à la mesure de son sujet: la Chine du début du XXIe siècle. Frédéric Koller, correspondant du Temps et d'autres médias francophones à Pékin, s'y entend à étourdir le lecteur par un foisonnement d'informations, d'expériences personnelles, d'anecdotes, de descriptions précises et souvent pleines d'humour (voir la page Eclairage du

1er avril). Multiple, paradoxale, humainement, géographiquement aussi bien qu'économiquement et socialement stupéfiante pour l'Européen, la Chine que croque l'auteur en une succession serrée de portraits symboliques bouillonne de vie, d'énergie, de violence, de douleurs et de rires. Tout y semble possible et son contraire aussi.

Bien qu'il soit aujourd'hui journaliste, Frédéric Koller a étudié le chinois et il est historien de formation. Le livre ne doit donc pas seulement à l'actualité qu'il explore et c'est là son véritable intérêt. La lecture de la Chine d'aujourd'hui s'enrichit sans cesse de la comparaison avec celle du passé et donne aux observations l'épaisseur particulière qui manque souvent au découvreur novice. Ce va-et-vient entre le passé et le présent n'est pas non plus de pure forme. La Chine ancienne habite la moderne: quand ce n'est pas le peuple qui retrouve ses vieilles habitudes, quand ce ne sont pas les intellectuels ou les entrepreneurs qui cherchent des méthodes ou des portes de sortie à la chinoise, c'est le régime communiste lui-même qui convoque les anciens à la rescousse.

C'est ainsi qu'au détour des chapitres on trouve l'étonnante description du culte de l'Empereur jaune, haut lieu de pèlerinage pour les dirigeants communistes, ou la résurgence du confucianisme chez des intellectuels de la «nouvelle gauche» qui tentent, sempiternelle question, de concilier à l'échelle d'un continent occidentalisation et héritage proprement chinois. On y suit encore, dans une bourgade du Henan, le cheminement et les marchandages religieux de milliers de paysans auprès de Fuxi, un autre empereur divinisé.

Malgré sa science, l'auteur reste prêt à se laisser surprendre à tout instant, s'interrogeant perpétuellement sur le sens de ce qu'il voit. Voilà qui permet à son lecteur de le suivre dans ses découvertes. Plutôt que d'étaler ses connaissances, Frédéric Koller convoque aussi, à chaque pas, ceux qui sont passés par là avant lui: le sinologue Simon Leys et son ironie mordante, Lu Xun, le grand écrivain chinois clairvoyant, Victor Segalen, l'écrivain français passionné par «la plus antipodique des matières», pour ne citer que les plus connus d'entre eux, font pour quelques pages, office de compagnons de route.

S'il ne recule pas dans la description d'une société aux aspects cyniques et terriblement cruels – camp de prisonniers, villages entiers malades du sida, chômeurs prêts à s'immoler par le feu – Frédéric Koller n'est jamais méprisant face au monde chinois. Au contraire, on sent que c'est poussé par un amour pour la Chine égal à la passion culinaire qu'il voue au tofu de la vieille Ma (voir à ce sujet la savoureuse préface), qu'il décrit sans complaisance les errances effarantes du pays-continent.

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