En l'an 632 de notre ère, qui est aussi, étrange coïncidence, celui de la mort du prophète de l'islam, le pèlerin Hsuan Tsang, parti de Chine à la recherche de manuscrits bouddhiques en Inde, après une étape harassante au travers des cols enneigés de l'Hindoukouch, déboucha sur la verte et riante vallée de Bamiyan, sise à 2500 mètres d'altitude. Il avait devant lui une oasis de calme et de beauté. Faisant face au sud, une falaise de calcaire s'étendait sur près de deux kilomètres, d'où ressortaient, parmi d'innombrables cavités creusées de main d'homme, deux énormes bouddhas taillés dans le roc et abrités dans des niches richement décorées; c'étaient les plus grandes statues de Bouddha qui soient au monde, alors peintes en rouge, en bleu et en or. Le pèlerin chinois nota la présence d'un millier de moines, répartis dans une dizaine de monastères.

Hier encore, on pouvait admirer les deux immenses statues. La plus grande mesure – ou mesurait – 53 mètres de haut; l'autre, 35 mètres environ. Elles étaient recouvertes d'un mortier de terre mêlée de paille hachée, dans lequel furent modelés les drapés du vêtement monastique porté par le Bouddha. Les murs de la voûte de chacune des niches étaient enduits de plâtre et recouverts de fresques aux couleurs vives, comme l'étaient plusieurs des quelque 750 cellules et cavités de la falaise.

Les visages des bouddhas ont disparu depuis longtemps: vandalisme ancien, ou plutôt, comme les archéologues afghans en font l'hypothèse, ces statues n'ont jamais eu que des visages mobiles, détachables, sortes d'énormes masques en bois doré, dont il ne reste nulle trace.

Les dates de leur construction sont controversées, et les estimations vont du IIIe au Ve siècle, probablement un peu au-delà pour certaines fresques et ornements. La pratique du bouddhisme, elle, se poursuivit jusqu'au Xe siècle, alors que l'islam était déjà largement répandu en Afghanistan. C'est Gengis Khan qui mit fin, au XIIIe siècle, à la prospérité de Bamiyan en détruisant la ville et ravageant l'ensemble de la vallée.

Lorsque les chercheurs de la Délégation archéologique française commencèrent les fouilles à Bamiyan en 1922, ils découvrirent quelques centaines de familles hazaras logées dans les grottes qui, mille ans auparavant, servaient de cellules aux moines bouddhistes. Ils procédèrent à l'enlèvement de certaines des peintures murales menacées par le temps et les déprédations des «squatters», peintures qui furent partagées entre le musée de Kaboul et le Musée Guimet de Paris. Celles restées in situ, représentant des scènes animalières et des symboles bouddhistes, témoignent d'une rencontre miraculeuse autant qu'harmonieuse entre l'art de l'Iran sassanide, celui, gréco-bouddhique, du Gandhara et celui de l'Inde au temps de la dynastie Gupta.

Les collections du Musée national afghan à Kaboul, en partie détruites et pillées avant la venue des talibans, rassemblaient de même les témoins matériels des grandes cultures des premiers siècles de notre ère: ivoires indiens, laques chinois, orfèvrerie et monnaies hellénistiques et gréco-bactriennes. Leur destruction éventuelle est la négation de cette rencontre des civilisations, à quoi correspondaient la coexistence de cultures inspirées par le bouddhisme, le zoroastrisme et l'hellénisme. Notons que la disparition du patrimoine culturel afghan par le pillage des collections du musée, les fouilles clandestines commanditées de l'extérieur ou l'enlèvement tout récent des fresques de Bamiyan – effectué avec des moyens professionnels – représentent un désastre aussi grand que la destruction programmée des statues géantes. Pillages et trafics n'ont pourtant suscité que peu d'écho dans les médias.

Les créateurs des fameuses statues les avaient conçues comme des figures imposantes et majestueuses. Le personnage représenté n'était pas n'importe quel bouddha, mais probablement Locanatha, le seigneur de l'Univers, à la fois protecteur et bienveillant. On comprend que les fidèles de l'islam, une fois maîtres de l'Afghanistan, confrontés à cette formidable présence, furent tentés, si ce n'est de la détruire, du moins d'attenter à son intégrité. Aussi, les actes de vandalisme à Bamiyan ne datent pas d'hier. Les bras et les mains des statues, plus fragiles que le corps, disparurent assez vite. D'innombrables impacts d'armes à feu, voire de tirs de roquette, sont visibles. Les talibans, tout comme ceux qui les ont précédés, ont installé un dépôt de munitions aux pieds du bouddha de 53 mètres. La tête et les épaules de celui de 35 mètres furent pulvérisées il y a deux ou trois ans, action peut-être liée à la croyance locale selon laquelle le «petit» Bouddha est un être femelle, le pendant féminin du grand. Récemment, ce qui restait de la face du grand Bouddha a été noirci à dessein par la fumée d'un feu de pneus usagés.

Le 26 février dernier, comme on sait, mollah Mihammad Omar, le commandeur des croyants de l'Afghanistan, a publié un décret ordonnant la destruction des statues, tombeaux et sanctuaires non islamiques, vu, selon lui, qu'ils continueraient à faire l'objet d'un culte idolâtre. Il a cependant assuré que les temples hindous et sikhs d'Afghanistan seraient épargnés. Le décret a provoqué la consternation de la communauté internationale, et d'innombrables commentaires. En tant qu'ancien conseiller au Musée de Kaboul, je me risque ici à ajouter les miens.

Premièrement, les statues, plus encore que les images à deux dimensions, sont visées par les interdits des religions du Livre condamnant les «images taillées» et la représentation plastique des êtres vivants; le sculpteur est soupçonné de vouloir concurrencer le Créateur, ambition aussi orgueilleuse que dérisoire. Mollah Omar pourtant, approché par SPACH (Société pour la préservation du patrimoine culturel d'Afghanistan), avait publié en juillet 1999 des décrets visant à préserver le patrimoine culturel afghan en interdisant, entre autres, les fouilles clandestines. Les décrets mentionnaient explicitement «les célèbres statues de Bamiyan»: «le gouvernement considère ces statues avec grand respect», ajoutaient-ils, «et envisage de les protéger comme cela a été fait par le passé», et de mentionner les ressources potentielles que le tourisme international pourrait générer.

Mais le décret de février dernier marque un resserrement idéologique considérable, et l'on s'interroge sur les raisons d'un tel changement, en rapport sans doute avec le contexte actuel d'isolement diplomatique, de sanctions et de non-reconnaissance internationale du régime des talibans.

Deuxièmement, «ou ces statues sont liées à des croyances idolâtres», a commenté le mollah, «ou il ne s'agit que de simples cailloux; dans le premier cas, l'islam commande de les détruire, dans le second, qu'importe qu'on les brise». Ce dilemme sophistique rappelle celui faussement attribué à l'homonyme du mollah, Omar, le deuxième calife, justifiant l'incendie de la célèbre bibliothèque d'Alexandrie (en fait incendiée à l'époque de César déjà): ou bien les ouvrages de la bibliothèque disent ce que dit le Coran, alors ils sont superflus, ou ils contiennent des affirmations qui lui sont contraires, et il est légitime de les détruire! La logique de ce genre d'arguments est redoutable par son simplisme même.

Il faut voir dans cet extrémisme la limite des analyses expliquant une telle décision par tel ou tel calcul politique: chantage pour forcer la reconnaissance internationale et l'assouplissement des sanctions, dissimulation du vol massif d'objets archéologiques, destruction de monuments qui seraient emblématiques des populations chiites du centre de l'Afghanistan, hostiles aux talibans.

Troisièmement, dans un récent article du journal Le Monde, Gérard Fussman, titulaire de la chaire d'histoire du monde indien du Collège de France, rappelle avec raison que la survie des œuvres d'art préislamiques en Afghanistan était due «soit au fait qu'elles étaient enterrées, soit à la protection armée donnée par le gouvernement afghan quand celui-ci se voulait éclairé». L'élite afghane n'ignore pas la valeur de ce patrimoine et l'Afghanistan possédait, dès les années 1960, un service archéologique et des archéologues de valeur. Pourtant, la conscience populaire afghane ne se préoccupait guère des travaux des archéologues français, qui bénéficiaient jusqu'après la Deuxième Guerre mondiale d'un quasi-monopole des fouilles. Ceux-ci s'intéressaient avant tout à la grande voie terrestre de l'expansion du bouddhisme de l'Inde à la Chine et à sa rencontre avec l'art hellénistique, et guère – ou très tardivement – au passé islamique de l'Afghanistan. La plupart des Afghans, pour leur part, n'ont jamais considéré que le patrimoine préislamique du pays était une partie de son histoire et de son identité. Aujourd'hui, le concert des protestations internationales, où les nations bouddhistes de l'Asie de l'Est et du Sud-Est se sentent atteintes dans leur tradition et leur sensibilité religieuse, a sans doute moins d'écho dans la population de l'Afghanistan que les problèmes de survie. Après près d'un quart de siècle de conflit, alors que les combats continuent, qu'un hiver sévère fait suite à des années de sécheresse, l'aide internationale, en particulier aux réfugiés et aux centaines de milliers de personnes déplacées à l'intérieur du pays, se fait de plus en plus parcimonieuse.

D'aucuns sont choqués par l'indignation provoquée par l'anéantissement des statues face à l'indifférence pour une population en détresse. Que répondre, si ce n'est que la destruction de ces œuvres du passé suscite le même malaise que tous les iconoclasmes, qu'ils soient byzantins, huguenots ou missionnaires, la même angoisse que la destruction de livres et d'œuvres d'art sous les régimes totalitaires. C'est celle qu'on ressent face au refus d'un legs de beauté et de liberté des croyances et de la pensée, legs qui appartient à l'humanité tout entière. Espérons que l'horreur que provoque dans le monde cette volonté destructrice ira de pair avec une prise en compte, par la communauté internationale, des souffrances du peuple afghan.

En détruisant les statues, grandes et petites, le régime des talibans fait ressortir malgré lui le pouvoir potentiel qu'elles recèlent; il court le risque de sacraliser à nouveau ce qu'il cherche à conjurer. Les statues de Bamiyan, les trésors du Musée de Kaboul sont en passe d'entrer dans la galerie des entités mythiques, quelque part entre les sept merveilles du monde antique et les créations divines.

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