Il est normal que les échecs d'une organisation internationale suscitent des interrogations sur son avenir, mais les succès comportent aussi des risques comme en témoigne la nécessaire reconversion de l'OCDE pour le XXIe siècle. Adaptée, lorsqu'elle a été créée, au monde des années 60 et 70, ce monde disparu, l'Organisation se trouve confrontée à un paradoxe: c'est le succès même des politiques qu'elle prônait depuis des décennies qui lui pose des problèmes.

Le monde des années 60 et 70 était simple en raison du découpage traditionnel de l'après-guerre entre bloc occidental, bloc socialiste et tiers-monde. Par définition, les deux premiers s'opposaient sur tout: marché contre plan, capitalisation contre appropriation collective des moyens de production, ouverture commerciale contre commerce d'Etat et refus de l'ouverture, enfin démocratie contre dictature. C'est cette opposition qui conduisit aux trois critères pour définir l'Organisation: club ou forum de concertation pour les économies avancées respectant les mécanismes de marchés, et liées à des régimes démocratiques pluralistes. Il faut rappeler qu'à l'époque ces trois critères distinguaient aussi les pays membres de beaucoup de pays du tiers-monde. Ceux-ci étaient moins développés et souvent leurs Etats pratiquaient un protectionnisme renforcé et contrôlaient étroitement l'économie, qu'il s'agisse des prix ou des investissements. Du coup, l'essentiel du commerce international se faisait entre pays membres de l'OCDE et la libéralisation de leurs échanges les ramenait en quelque sorte au début XXe siècle. C'est dans ce cadre libéral que les pays occidentaux (c'est-à-dire ceux d'Europe occidentale et ceux peuplés d'Européens, comme le Canada, les Etats-Unis, l'Australie et la Nouvelle-Zélande) ont connu une expansion unique dans l'histoire depuis le début du XIXe siècle: en effet, la part de ces pays dans le PIB mondial est passée de 26% à 56% entre 1820 et 1960.

Ce monde simple a disparu

pour trois raisons:

l la dislocation du bloc socialiste et sa conversion à l'économie de marché et à l'ouverture commerciale (conversion qui s'est opérée même en Chine où le régime politique n'a pas changé);

l les réformes liées à l'ajustement structurel depuis les années 80 menées avec succès dans beaucoup de pays en développement et un décollage réussi de certaines économies qui les place aujourd'hui à un niveau de revenu par tête égal ou supérieur à celui de pays de l'OCDE;

l le processus de mondialisation qui résulte d'une libéralisation des mouvements de biens, de services et de capitaux, la croissance de ces flux étant accélérée par les nouvelles technologies.

Il est évident que ces trois phénomènes représentent le plus grand succès que l'OCDE pouvait espérer il y a trente ans. Les pays socialistes sont convertis aux mécanismes de marché, ont privatisé, ouvert leurs économies et souvent établi la démocratie. Dans les pays en développement, beaucoup ont privatisé un large secteur public, ouvert leurs économies, supprimé les contrôles étatiques. En Amérique latine ou en Asie du Sud-Est, des pays sont même allés plus loin que certains pays membres de l'OCDE sur de nombreux points: privatisation des télécommunications, des transports, de l'énergie, assainissement des politiques monétaires, budgétaires, établissement d'un système de retraite stable et favorable à la croissance, flexibilité des marchés du travail, etc.

Mais ces succès, qui sont à mettre au crédit de l'Organisation, suscitent plusieurs problèmes. Des esprits critiques pourraient prétendre qu'il n'est plus nécessaire de promouvoir des politiques qui sont désormais acceptées. C'est une critique à courte vue, car la mondialisation entraîne des coûts autant que des bénéfices: la concurrence internationale exacerbée exige des restructurations d'entreprises, détruit des emplois, rend obsolètes des qualifications… La coopération internationale est l'un des moyens les plus pertinents notamment pour préparer les mesures sociales qui compenseront ces coûts. Celles-ci sont indispensables pour que les opinions publiques ne rejettent pas ce processus de mondialisation.

Or, l'OCDE n'est pas une organisation internationale au sens habituel du terme. C'est en réalité une conférence permanente intergouvernementale à travers plus de cent comités sectoriels qui réunissent plusieurs fois par an ou par trimestre des délégués venus des pays membres (quelque 40 000 par année). Ce que les participants aux comités apprécient, c'est cette liberté de dialogue, de réflexion, ces possibilités d'informations et de contacts dans un cadre restreint et relativement homogène. C'est l'avantage comparatif de l'OCDE parce qu'il n'existe aucun autre forum où des responsables politiques et administratifs puissent se rencontrer dans un contexte aussi favorable. Ces interactions fructueuses entre participants reposent sur le principe de la réciprocité: chacun apporte, chacun reçoit. Il est clair cependant que, pour être efficace, un comité doit avoir une taille optimale: un comité auquel participeraient cent pays perdrait beaucoup d'intérêt et un autre réduit à une demi-douzaine de pays n'en aurait pas davantage en raison de l'absence de pays qui sont des acteurs importants.

C'est l'une des raisons pour lesquelles l'élargissement de l'OCDE pose un problème délicat: il faut préserver les avantages spécifiques tout en créant des modalités de dialogue avec les pays devenus désormais des acteurs de poids. De plus, d'autres pays qui ne satisfont pas aux critères jouent désormais un rôle tel dans l'économie mondiale qu'il n'est pas possible de les ignorer. Ainsi, l'OCDE doit-elle s'adapter à ce monde nouveau et complexe.

D'abord, en trois ans (1994-1996), l'OCDE s'est ouverte à cinq pays: Mexique, République tchèque, Pologne, Hongrie et Corée. Ces adhésions s'inscrivent dans la suite d'une politique d'ouverture engagée dès la fin des années 80 avec la création d'une nouvelle instance «Dialogue avec les économies dynamiques non membres» qui comprenait six économies d'Asie, dont la Corée, et quatre d'Amérique latine, dont le Mexique. Dès 1990, la Tchécoslovaquie, la Hongrie et la Pologne bénéficiaient d'un programme «Partenaire pour la Transition», après la création du «Centre pour la coopération avec les économies européennes en transition», organe de dialogue sur les politiques économiques avec les autres pays d'Europe de l'Est et les Etats issus de l'URSS et en particulier avec la Russie.

L'adhésion d'autres pays à l'avenir n'est pas exclue. Par exemple, une candidature de la Slovaquie est à l'ordre du jour. Mais il est évident qu'un élargissement continu compromettrait les avantages comparatifs de l'Organisation. A côté de son Centre de Développement, créé à l'origine (1962) pour être le pont entre ce que l'on appelait le «Club des riches» et les pays en développement, l'Organisation a mis en place d'autres moyens de coopération avec les pays non membres. Coopération indispensable car, avec la mondialisation, les politiques de certains de ces pays ont un tel poids que toute réflexion entre les seuls pays membres perdrait de sa pertinence.

Par exemple, comment peut-on examiner les effets politiques d'environnement en ignorant les mesures prises au Brésil? De même est-il difficile d'examiner les politiques commerciales sans prendre en compte la stratégie commerciale de la Chine, ce qui n'était pas le cas lorsque ce pays vivait replié sur lui-même.

Ainsi, la mondialisation n'entraîne pas seulement des changements, voire des bouleversements dans les économies nationales, elle concerne aussi des organisations internationales comme l'OCDE qui doivent faire évoluer leur culture et s'adapter rapidement pour rester efficaces.

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