La logique de l’initiative Ecopop est celle de l’apartheid

L’idée qui a inspiré les auteurs de l’initiative Ecopop est juste. En bonne écologie, il faudrait que le nombre d’habitants résidant sur un territoire donné n’excède pas les capacités de ce territoire à leur procurer les ressources dont ils ont besoin pour vivre.

Mais comment déterminer l’étendue du «territoire donné» pertinent? En bonne écologie, il faut prendre en considération tout le territoire concerné par le phénomène à étudier. S’il s’agit des mouvements migratoires qui contribuent à peupler la Suisse, ce territoire s’étend à toute la planète, dès le moment où les immigrés peuvent venir de n’importe quel endroit des terres émergées.

A cette échelle, l’ostracisme national proposé par Ecopop est écologiquement inopérant. Le même bipède, qu’il vive en Suisse ou hors de Suisse, consomme et pollue à peu près autant, dans la mesure où son mode de vie entraîne le même gaspillage d’espace et de ressources.

L’échelle est mal choisie

L’initiative Ecopop pose l’exigence d’équilibre entre territoire et population à une échelle trop étroite. Elle semble ignorer que le territoire suisse n’est qu’une petite parcelle d’un monde où circulent et s’échangent sans cesse des marchandises, de l’énergie et des gens.

L’espace appelé Suisse est actuellement une niche écologique propice à l’espèce humaine. De nombreux individus s’y concentrent parce qu’ils y trouvent du travail, de la nourriture, du confort, de la sécurité et une kyrielle de services publics de bonne qualité. Mais ils ne peuvent y résider que parce qu’ils importent sur ce territoire une bonne moitié de la nourriture et les deux tiers de l’énergie qu’ils y consomment.

L’écologie ignore tout simplement les frontières administratives. La Suisse est un petit bout d’Europe fortement urbanisé. Vouloir réaliser un équilibre entre la population et les ressources du territoire à l’intérieur de ses frontières est à peu près aussi vain que de vouloir le faire à l’échelle de la région parisienne ou de l’agglomération londonienne. Même en aplatissant tous les toits de Paris pour y cultiver des patates, on ne produirait pas assez de patates pour nourrir tous les Parisiens.

Pour retrouver un équilibre convenable entre le territoire suisse et le nombre de bipèdes qui y vivent, frontières fermées, il ne faudrait pas freiner l’immigration, mais expulser deux, trois ou quatre millions de personnes selon le niveau de réduction de la consommation que la population restante accepterait de subir.

Comment préserver les charmes de la Suisse?

Nous partageons avec les auteurs de l’initiative Ecopop le souhait de conserver à la Suisse le charme de ses paysages, la dimension modeste de ses villes et une forte présence de l’agriculture. Nous ne voulons pas devenir une métropole de 15 ou 20 millions d’habitants. Mais si nous voulons endiguer l’immigration, il est vain de chercher à fermer les frontières. Il faut s’en prendre aux causes de l’immigration. Et les causes sont connues: c’est la concentration, en Suisse, de richesses et d’activités lucratives, alors que le reste de l’Europe souffre de taux de chômage bien supérieurs au nôtre et que la misère sévit à grande échelle sur d’autres continents.

La seule voie raisonnable à suivre consiste à aider les pays d’origine des migrants à offrir à leurs habitants, chez eux, des emplois et des conditions de survie convenables. Cesser de croire que toute augmentation du PIB et que tout nouvel emploi créé en Suisse sont des bénédictions. Contrebalancer les effets délétères de la concurrence entre entreprises dans l’économie globalisée par la solidarité entre les nations.

Le beurre et l’argent du beurre

L’initiative Ecopop postule qu’on peut garder en Suisse les avantages de la croissance économique tout en se mettant à l’abri de ses conséquences par un blocage de l’immigration aux frontières nationales. C’est vouloir le beurre et l’argent du beurre. La conséquence concrète qui en découlerait serait l’accumulation à nos frontières, en Allemagne, en France, en Italie, de banlieues ignobles où logeraient des travailleurs frontaliers venus d’un peu partout. Ce prétendu remède serait pire que le mal: il augmenterait le trafic pendulaire, la pollution, le gaspillage d’énergie, la ­xénophobie des Suisses et le déracinement des travailleurs immigrés.

L’apartheid

Au bout de cette logique, on aboutit à un régime d’apartheid: on extrait les ressources de leur sol et on en fait commerce, on veut bien de leur force de travail, mais on ne veut pas de leur présence dans notre pré carré. On les parque aux frontières.

A l’échelle planétaire, la logique de la «forteresse Europe» est déjà une logique d’apartheid. L’initiative Ecopop en donne une version caricaturale et aggravée en voulant instituer, au cœur de l’Europe, une forteresse suisse ségrégationniste et plus hermétique encore. Voulons-nous nous instituer en super-profiteurs parmi les profiteurs? Ceux qui veulent soutenir l’initiative Ecopop doivent assumer ce choix. Ce n’est pas le nôtre.

Conseiller communal à Lausanne. Ancien président des Verts suisses

L’écologie ignore les frontières administratives. Ecopop repose sur une erreur d’échelle

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