Chronique

Loi sur les armes et pensée magique

OPINION. L’Union européenne a adopté une nouvelle directive sur les armes afin de mieux lutter contre les actes terroristes. Elle devra être reprise par la Suisse en tant que développement de l’acquis de Schengen. Mais remplit-elle sa fonction ou est-ce de la pensée magique, se demande notre chroniqueuse Marie-Hélène Miauton

Obligé d’adopter la nouvelle directive européenne sur les armes en raison de l’appartenance de la Suisse aux Accords de Schengen/Dublin, le Conseil fédéral a tout essayé pour l’adapter à la culture helvétique. Ce faisant, il n’a pas convaincu. Pour les uns, il ne va pas assez loin, pour les autres, il met en péril les traditions suisses. Du côté des partis politiques, on retrouve sans étonnement un positionnement droite-gauche qui, bien qu’on le prétende dépassé, perdure en toute matière.

Lors de la consultation, le PS, les Verts et les Vert’libéraux exigeaient un durcissement du projet. Le PDC et le PLR, adeptes de ce juste milieu qui leur sied bien, l’approuvaient tout en déplorant un excès de bureaucratie et en soulignant que la base légale helvétique actuelle suffirait à répondre aux exigences de l’UE. Enfin, l’UDC rejetait un texte jugé à la fois inutile, dispendieux et liberticide.

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Réaction sévère des cantons

La réaction des cantons était souvent sévère. Pour ne parler que des Latins, Genève se plaignait d’une tentative d’imposer un enregistrement des armes pourtant rejeté par le peuple en 2011 et par le parlement en 2015. Le Jura critiquait la faible utilité de la loi pour contrer les actes terroristes. Le Valais et Neuchâtel trouvaient le texte inutile et irréalisable. Le Tessin déplorait une pénalisation du citoyen alors que les malfaiteurs ne seraient aucunement impactés. Fribourg craignait une charge de travail considérable et un affaiblissement du tir populaire. Seul Vaud se montrait globalement satisfait.

En quoi le grand registre imposé par Schengen pourrait-il gêner les terroristes dont les armes sont issues du vol, de la contrebande ou du grand et petit banditisme!

Au fond, le problème est moins dans la loi, quoique effectivement inutile et paperassière, que dans sa raison d’être. En effet, l’Union européenne la prétend apte à répondre à la menace terroriste. On s’en amuserait si ce n’était si grave! En quoi le grand registre imposé par Schengen pourrait-il gêner les terroristes dont les armes sont issues du vol, de la contrebande ou du grand et petit banditisme! Les stocks où s’alimenter existent dans les pays autrefois en guerre.

Par exemple, le gouvernement albanais a admis s’être fait dérober en 1997 rien moins que 38 000 pistolets, 226 000 AK, 351 000 fusils, 2500 mitrailleuses, 2450 lance-grenades, 3 500 000 grenades, 24 millions de détonateurs et 3600 tonnes d’explosifs, 156 millions de munitions. Lors des attentats de 2015 à Paris, on a retrouvé un arsenal constitué de kalachnikovs, de lance-roquettes antichars, de pistolets semi-automatiques Tokarev, de grenades fumigènes et offensives, de bouteilles incendiaires, de générateurs lacrymogènes, d’une arme à impulsion électrique et d’un couteau de combat… Toutes joyeusetés qui échappent évidemment à la nouvelle directive. Dès lors, celle-ci ne s’adresse finalement qu’au citoyen lambda dans un pays qui, pour des raisons historiques, compte un très grand nombre d’armes par habitant mais, contrairement aux Etats-Unis, un très faible nombre d’homicides par leur usage!

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Coupable impuissance

A sa décharge, le Conseil fédéral ne croit sans doute guère à l’utilité de ce qu’il propose mais il doit suivre, bon gré mal gré, la logique de ses engagements. La Suisse ayant adhéré à Schengen, elle ne conçoit plus de s’en retirer même si son fonctionnement est déficient et même si les frontières extérieures sont des passoires.

Préférant ce qu’il est plaisant de croire à la dure réalité des choses, l’UE tente de faire accroire qu’elle contrôle la situation

Pour ne pas donner la moindre idée aux Suisses de se dédire, la Confédération a même diligenté un rapport prouvant que la mise en place d’un système de sécurité alternatif à Schengen coûterait des centaines de millions. Dommage qu’elle n’ait en revanche pas calculé combien coûtera aux cantons la mise en œuvre de la nouvelle loi sur les armes.

Une fois de plus, plutôt que de faire son vrai travail, le législateur européen donne le change en multipliant les lois inutiles. Il pratique ainsi ce que les psychologues appellent la pensée magique ou pensée désirée. Préférant ce qu’il est plaisant de croire à la dure réalité des choses, l’UE tente de faire accroire qu’elle contrôle la situation, ce qui nécessiterait des mesures autrement plus courageuses. Hélas, le terrorisme se nourrit de sa haine mais aussi beaucoup de cette coupable impuissance!


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