Rares sont les œuvres qui changent la vie d’un homme ou d’une femme. Au mois de novembre 1982, L’Oiseau vert a eu pour beaucoup cet effet-là. Une joie et une révélation: le théâtre pouvait donc être ce lieu où on rit à se tordre de nos cuistreries et de nos vanités, où on saisit, sous le masque de la farce, des mécanismes d’humiliation ancestraux, où on est heureux de chaque tour et dupe de rien.

Rien n’annonçait pourtant ce triomphe. Benno Besson, qui allait avoir 60 ans le 4 novembre 1982, était certes une figure marquante de la scène européenne: ses spectacles avaient frappé à Berlin-Est, où il avait été le collaborateur de Bertolt Brecht, à Zurich, à Stockholm, au Festival d’Avignon – un Hamlet époustouflant en 1977. Mais l’enfant d’Yverdon était peu connu en Suisse romande. Pis, son attachement à l’Allemagne de l’Est, son compagnonnage avec Brecht passaient mal auprès d’un certain establishment genevois. Un incendiaire à la tête du principal théâtre de la ville!

Est-ce parce qu’il sentait ce climat d’hostilité? Benno Besson confiera plus tard avoir redouté le bide. Ce 2 novembre, la beauté du geste sidère et transcende les oppositions. «C’était d’une beauté inouïe, d’une drôlerie de tous les instants, mais jamais bêtifiant», se souvient la comédienne Véronique Mermoud, qui jouait la reine Tartagliona. On ne le mesure alors pas encore, mais cette création inaugure un chapitre inédit dans l’histoire culturelle de la région.

Partout la même liesse

Pour la première fois, une grande création romande est appelée à tourner pendant plusieurs années au-delà de nos frontières. En Belgique, en France, en Italie, au Canada, on réclame cet Oiseau vert. Pendant quatre saisons, il vole de Louvain-la-Neuve à Montréal, d’Ottawa à Paris. 330 représentations: du jamais-vu. Et partout, c’est la même liesse. On refuse du monde, on organise des supplémentaires.

Le plus remarquable dans cette odyssée, c’est que le spectacle ne cesse de s’affûter, témoigne la Fribourgeoise Gisèle Sallin, alors l’assistante de Benno Besson. «Il était très fier de la façon dont les comédiens et comédiennes romands continuaient de travailler, sans jamais se reposer sur leurs lauriers.»

La gloire de cet Oiseau vert ne rejaillit pas seulement sur la Comédie de Genève, parée soudain d’une aura qu’elle n’avait jamais connue. Elle exorcise un complexe helvétique, cette idée aujourd’hui dépassée que les créateurs et créatrices d’ici ne sauraient briller et s’accomplir au-delà de nos frontières. Benno Besson a ouvert la voie. Et changé ainsi le destin de la scène romande.

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