Influence

Dans l’ombre des «gilets jaunes», la menace russe

Les autorités françaises procèdent à la vérification de comptes affiliés à Moscou. Ces derniers tenteraient d’exciter la colère, alors que le mouvement déstabilise le pouvoir depuis près d’un mois

Et si la Russie tirait les ficelles des «gilets jaunes»? L’hypothèse d’une ingérence russe refait surface à chaque moment démocratique, à chaque soubresaut de la vie d’un pays. Au moment où la colère sociale s’exprime dans la rue et sur les réseaux sociaux, le scénario est pris au sérieux par les autorités françaises. Le Secrétariat général de la défense nationale, un organe gouvernemental clé, passe au peigne fin l’activité de comptes suspects, selon des informations du Monde.

Ce travail de vérification fait suite à un article publié ce samedi dans le Times. Le titre est affirmatif: «Des comptes pour faire prospérer la colère française en ligne». Pour étayer son propos, le journal britannique détaille les résultats d’une étude menée par New Knowledge, une entreprise de cybersécurité basée aux Etats-Unis.

«Amplifier les divisions»

Un réseau d’environ 200 comptes serait actif depuis le début de la mobilisation, le mois dernier. Ils enverraient des centaines de messages par jour. Avec un objectif: discréditer le gouvernement et donner l’image d’un pays submergé par la violence. Une France ravagée, plongée dans un climat de quasi-guerre civile. «Ces comptes ont répandu de la désinformation, utilisant des photographies de manifestants blessés dans des événements sans rapport afin de renforcer le récit d’une police française violente», explique la société.

La main russe se serait posée sur les «gilets jaunes», comme elle s’est activée pendant la présidentielle américaine de 2016. Cette opération, qui serait pilotée par l’appareil de propagande du Kremlin, est-elle à l’origine du mouvement né sur les réseaux sociaux? Le directeur de New Knowledge écarte cette hypothèse. «L’objectif russe est d’amplifier les divisions» préexistantes, précise l’ancien officier de renseignement américain dans le Times.

Présence russe à Paris

Cette présence russe est visible sur le terrain. Diffusée sur les réseaux sociaux, une photo montre deux hommes avec un drapeau de la République populaire de Donetsk, entité séparatiste en Ukraine, sur les Champs-Elysées pendant la manifestation du 8 décembre. L’un d’entre eux se nomme Xavier Moreau. Ce Français, établi en Russie et qui a obtenu la nationalité russe, a participé au rapprochement entre le Front national de Marine Le Pen (devenu Rassemblement national) et Moscou.

L’influence de la sphère russe est toutefois à relativiser. Selon des chercheurs interrogés par Le Monde, il est compliqué de déterminer l’origine exacte des comptes qui s’intéressent aux «gilets jaunes». «Une affiliation avec le pouvoir russe impossible à vérifier de manière indépendante, de surcroît mise en avant par une entreprise qui vient de lancer une offre, notamment destinée aux entreprises, pour lutter contre la désinformation en ligne», souligne le quotidien français.

De «vraies gens» sur les ronds-points

Autre point qui incite à la prudence: la majorité des activités suspectes sont détectées sur Twitter, et en anglais. Or, la discussion des «gilets jaunes» se déroule essentiellement sur Facebook. Les manifestants échangent dans des groupes de discussion très actifs. «Que les gilets jaunes soient le résultat d’une manipulation de l’étranger est un fantasme. […] Les groupes Facebook montrent des vraies personnes, pas des bots. Et sur les ronds-points aussi ce sont de vraies gens», tweete Samuel Laurent, journaliste au Monde et responsable des Décodeurs, rubrique spécialisée dans la vérification des faits.

Les comptes affiliés à la Russie s’intéresseraient peu aux Français qui enfilent les gilets de secours. L’objectif serait ailleurs. «Ceux qui relaient des fake news ou des contenus alarmistes sur Twitter ne sont pas là pour influencer le mouvement des «gilets jaunes», ce qu’ils veulent, c’est influencer la vision du monde extérieur sur les «gilets jaunes», estime Baptiste Robert, un chercheur qui a analysé des milliers de tweets en lien avec la mobilisation. Une bataille d’images pour modifier, et aggraver, la perception de cette colère sociale.

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