Opinions

L'ombre de Helmut Kohl. Par Luis Lema

Se pourrait-il que les Allemands, demain, se débarrassent de Helmut Kohl? Que le chancelier aille rejoindre au magasin des accessoires les Jacques Delors, François Mitterrand et autres Felipe Gonzalez sur l'étagère déjà poussiéreuse des emblèmes de la construction européenne?

Aucune autre personnalité ne peut prétendre aujourd'hui incarner pareillement le destin d'un continent entier. Et pour cause: dans le scepticisme général, le chancelier se moula dans le rôle historique de réunificateur d'Allemagnes et, à travers lui, d'orchestrateur de la réconciliation entre les deux Europes. Sous son ombre imposante, l'Union europé- enne s'est sentie depuis lors comme protégée par une figure tutélaire.

Seize ans passés à la tête de la première puissance économique européenne ont rendu Helmut Kohl aussi familier que nécessaire; aussi rassurant qu'éternel.

Or éternel, le chancelier ne l'est pas davantage que quiconque. Secouant leur vieux fond conservateur, les Allemands vont peut-être en fournir la preuve lors des élections législatives de dimanche, dont personne ne peut encore s'aventurer à prédire le résultat. Fatigués de cette ombre devenue étouffante, ils cherchent maintenant la lumière du côté de Gerhard Schröder. Un rival socialiste que l'on pourrait pourtant surnommer «l'homme sans qualités», parodiant le chef d'œuvre de l'écrivain Robert Musil. Ni vraiment libéral ni tout à fait social-démocrate, ni européen convaincu ni nationaliste déclaré: l'énigme Schröder est d'autant plus profonde que, loin de dépasser ces clivages traditionnels comme il le prétend, l'homme donne au contraire le sentiment d'y patauger et d'être prêt à défendre tout et son contraire, pourvu que cela l'aide à conquérir le pouvoir.

Mais tandis qu'elle se prononce sur l'éventuelle mise au rancart de son chancelier d'anthologie, l'Allemagne sait aussi qu'elle est à la veille d'une remise en question de ses fondements mêmes. Bousculé, le géant allemand l'est en effet dans une mesure sans précédent depuis la réunification. Ce sont d'abord les maux économiques qui, s'ils ne débouchent pas encore sur des remèdes, sont très précisément répertoriés: l'accroissement spectaculaire du chômage qui a sanctionné une certaine faillite de l'Etat social, la faiblesse d'un système bancaire très dépendant de la Russie et de l'Asie, ou encore une injustice fiscale dénoncée à grands cris par les classes les moins favorisées.

Mais reste ensuite l'essentiel: ce malaise qui explique pourquoi les électeurs se disent frustrés par une campagne qui n'a pas réellement répondu à leurs attentes. Car l'Allemagne sent aujourd'hui le sol se dérober sous ses pieds. Alors même que les Länder sont encore perturbés par l'arrivée des cinq nouveaux-venus issus de la réunification, voilà que l'Europe menace de les dissoudre pour de bon; voilà que cette même Europe aspire le deutschmark, garant de décennies de stabilité, pour en faire de l'euro; voilà enfin que tout l'establishment politique part avec armes et bagages à Berlin, laissant craindre à Bonn, et à toute l'Allemagne occidentale, un abandon progressif. Qui ne se mettrait à douter devant pareils enjeux?

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