Editorial

L’ombre de «Papillon»

Un procès bâclé. Des accusateurs biaisés. Un homme abandonné dans des cachots sinistres avec pour seule issue de pourrir, ou de s’évader. Qui ne se souvient pas de «Papillon», le légendaire bagnard dont l’ex-forçat Henri Charrière raconta l’histoire dans son best-seller mondial publié en 1969, devenu un film emblématique? Histoire et casting parfaits, avec Steve McQueen dans le rôle de l’évadé mythique et Dustin Hoffman dans celui du condamné appelé à mourir sur l’île du Diable.

Papillon, ou la rédemption de l’évasion après tant de souffrances. Tous les lecteurs y ont cru. Mais l’histoire, magistralement racontée, prenait avec la réalité tant de libertés que son auteur, couvert de gloire, se retrouva la risée des forçats survivants. D’où l’importance pour les journalistes, même lorsque leurs sujets croupissent au fond des prisons tropicales, de s’atteler à redire les faits. Têtus. Avec leurs parts d’ombre. Pour esquisser, dans le labyrinthe carcéral, un bout de vérité.

Le Temps, ce lundi puis tout au long de la semaine, s’efforce de suivre ce chemin difficile en vous racontant le destin de Suisses pris, à l’autre bout du monde, dans le tourbillon d’une justice aussi lointaine qu’expéditive.

Des forçats helvétiques d’un autre siècle, arrêtés entre 1870 et 1930 par la police française pour avoir commis des crimes dans l’Hexagone, ou s’être rendus coupables «d’intelligence avec l’ennemi» durant la Première Guerre mondiale, et expédiés en Guyane.

Des bagnards suisses, oui! Des parias condamnés à la «guillotine sèche» – le surnom de l’administration pénitentiaire coloniale – qu’un autre Helvète, l’officier de l’Armée du salut Charles Péan, se battit pour faire fermer. Car, écrivait ce soldat de la moralité: «Rien n’est pire que le paria au cœur rempli de haine contre une société accusée par lui de vouloir l’écraser férocement.»

Des Suisses au bagne auxquels s’accrochaient leur famille désespérée. Un ambassadeur de Suisse à Paris s’escrimant, dans les années 1930, à redonner papiers et dignité à ces forçats. Des archives coloniales inédites qui disent les lâchetés, les «cavales», les ravages de l’alcool, les soutes de ce «dernier exil».

Papillon émut le monde entier parce qu’il racontait l’espoir et l’insatiable besoin de vivre. Nos récits aux côtés de ces Suisses emprisonnés jadis portent en eux cette même marque: celle de l’humanité. Une notion à ne jamais oublier derrière la présomption de culpabilité.