Le quatrième Forum mondial de l'eau aura lieu du 16 au 23 mars à Kyoto. En cette Année de l'eau déclarée par l'ONU, ce ne sera qu'une des nombreuses conférences et manifestations qui s'emparent du sujet de l'eau et se disputent pour savoir si c'est un bien commun, un besoin, un droit fondamental ou un bien commercial. Pour nous, elle est avant tout un bien commun de l'humanité et un droit fondamental des personnes qui devrait s'inscrire dans les Constitutions de chaque pays et dans une Convention internationale sur l'eau. D'ailleurs, dans toutes les traditions religieuses, chrétienne, juive, coranique, bouddhiste, hindouiste, il faut protéger l'eau comme une «source de vie». Chez les animistes, elle est même sacrée.

La population des pays affectés par la pénurie d'eau va passer de 480 millions en 2000 à près de 3 milliards de personnes en 2025. Alors que l'eau potable est une évidence dans bon nombre de pays dont la Suisse, elle représente une ressource rare pour la plupart des gens en Afrique. La pénurie d'eau, la contamination des ressources en eau, un manque de système d'assainissement, mais aussi une tendance à privatiser les services publics de l'eau sans disposition légale suffisante, en sont quelques causes. De plus, la concurrence en termes d'accès et de distribution d'eau s'intensifie entre différents groupes de consommateurs: pour l'agriculture, pour l'industrie, pour l'usage domestique.

Dans les 49 pays les moins avancés, presque tous en Afrique, l'Etat ne peut remplir sa mission consistant à alimenter toute la population en eau. Cette défaillance peut être due à une gestion inadaptée, à la corruption et à de mauvais investissements, mais également à la pauvreté publique. Cette pauvreté est souvent la conséquence d'ajustements structurels inadéquats ou précipités réclamés par la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international, de l'endettement de ces pays et de la diminution de l'aide au développement.

Pour résoudre les problèmes liés à l'accès à l'eau, un certain nombre de gouvernements africains (et sud-américains) ont choisi d'impliquer des sociétés privées. Ces engagements prennent la forme de partenariats publics-privés (PPP) ou de participation du secteur privé dont il sera surtout question à Kyoto où se rendra une délégation suisse. Ce sont les instances internationales qui poussent à la privatisation de ces services publics.

En effet, la Banque mondiale (BM), le Fonds monétaire international (FMI), le Partenariat mondial de l'eau et les politiques bilatérales de développement soutiennent cette approche de la privatisation. Ces institutions patronnées en majorité par les gouvernements du Nord demandent que l'Etat de ces pays du Sud se limite à créer les conditions propices aux investisseurs privés. Elles attendent des entreprises privées qu'elles fournissent le capital destiné à de nouvelles installations ou à la rénovation d'anciennes installations, ainsi que les compétences techniques et de gestion nécessaires et capables d'assurer l'efficacité des services d'eau à long terme. Ainsi les créanciers internationaux ont fait pression sur plusieurs pays africains pour qu'ils restructurent leur économie de manière à garantir la sécurité des investisseurs, même si cette politique demande aux sections les plus pauvres de leurs populations de faire les plus gros sacrifices. D'autre part, ce sont aux Etats à assurer aussi les risques commerciaux et ceux du change. Comment s'en sortir dans ces conditions quand il y a en plus une dette importante à rembourser?

La solution offerte par l'Organisation mondiale du commerce (OMC) est de libéraliser de plus en plus le commerce international dans le secteur des services en supprimant les obstacles à la concurrence par des négociations et en intégrant la gestion des services de l'eau dans des marchés financiers mondiaux. C'est ce qu'on appelle les négociations de l'Accord général sur le commerce des services (AGCS). Ceux-ci prévoient en principe l'exclusion des services publics non commerciaux comme celui de l'eau, mais malgré cette disposition, les services publics d'eau et d'assainissement en Afrique sont de plus en plus privatisés et commercialisés. De cette manière, les stratégies de marketing transforment l'eau, un bien commun de l'humanité selon nous, et l'assainissement, en produits dont la commercialisation est axée sur la recherche du profit de la part des actionnaires des entreprises privées: Vivendi, Suez-Lyonnaise des Eaux, Saur, Betchel Corporation, etc.

Ces transnationales géreront d'ici à dix ans au moins 20% du marché mondial de l'eau qui devient un véritable commerce. Leurs stratégies risquent de ne pas prendre en compte les exigences de toute la population et mettent aussi en danger la durabilité des ressources naturelles. En effet, dans la pratique, cela se traduit par des stratégies commerciales s'adressant aux «clients» ayant un pouvoir d'achat (donc un salaire), alors que les pauvres des bidonvilles et des zones rurales sont les perdants. Souvent aussi, les entreprises minimalisent les améliorations urgentes notamment pour la gestion des eaux usées.

La gestion de l'eau ainsi menée par les entreprises privées privilégie souvent les technologies très élaborées, ce qui donne surtout du travail en Europe ou aux Etats-Unis, tend à renforcer la dépendance des pays pauvres et peut négliger les formes de développement qui offriraient des perspectives de durabilité des ressources: formation d'organisations coopératives et utilisation des connaissances traditionnelles ayant permis aux peuples africains de survivre pendant des millénaires grâce à leur sens de la solidarité. Toutes sont des solutions peu coûteuses, décentralisées, testées et basées sur une longue expérience.

A long terme, les entreprises privées dans le secteur de l'eau ne pourront pas résoudre la crise de l'eau, car la libéralisation et la privatisation des services d'eau et d'assainissement en Afrique entraînent une perte de contrôle légal et de légitimité démocratique. Au contraire elles favoriseront une formation étendue de monopoles par l'acquisition et la fusion d'entreprises, augmenteront la dépendance vis-à-vis des investisseurs étrangers qui tenteront néanmoins de transférer le risque industriel et commercial sur l'Etat concerné et sur les consommateurs.

Pour nous, l'eau est un bien commun de l'humanité et un droit fondamental de chaque personne et de chaque communauté. D'ailleurs tout cela ressort de notre Constitution fédérale qui consacre de nombreux articles à sa gestion et à son utilisation, et, par l'article 12, admet indirectement le droit de chacun à de l'eau. Que l'on pense ici à la gestion minutieuse des bisses du Valais établie depuis des centaines d'années! Les délégations suisses qui prennent part aux différents forums, conférences et négociations sur l'eau devraient défendre ce point de vue en premier et non celui de l'eau, bien commercial.

Nous leur demandons donc de favoriser l'exclusion des services d'eau domestique et d'assainissement de l'Accord général sur le commerce des services (AGCS) négocié à l'OMC; de défendre auprès des institutions financières internationales la conviction que la privatisation des services d'eau et d'assainissement ne peut être une condition pour de nouveaux prêts. Nous demandons également aux entreprises privées qui s'engagent dans de tels partenariats avec les gouvernements de pays africains notamment, de faire des contrats à dimension éthique tenant compte du droit des plus pauvres à l'eau et aux services d'assainissement et formant une relève technique locale; qu'elles s'engagent à respecter l'esprit du «Global Compact», sorte de code de conduite édicté par l'ONU pour les entreprises, et aussi celui des quatre nouvelles Conventions d'affaires pour l'Afrique telles qu'elles ont été décidées au Forum de Davos 2003, avec un contrôle strict indispensable pour que ces promesses soient crédibles et honorées.

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