Du bout du lac

La longeole, tu l'aimes ou tu nous quittes

Fier de sa Genève internationale, le Genevois, que rien n'ébranle, n'aime pas les internationaux. Chronique

Il s’exprime dans un langage véhiculaire, porte un badge autour du cou, se déplace toujours en bande, boit du Chardonnay si c’est une fille, de la bière brune si c’est un garçon. Humanoïde à sang tiède, l’expat (apocope universellement applicable au travailleur expatrié, sauf s’il est vraiment pauvre) a fait de Genève l’un de ses écosystèmes de prédilection.

Discret le jour, il évolue dans le quartier des Nations ou a proximité immédiate des fleurons multinationaux qui l’emploient. Quand il a faim, vers midi, il sort sa lunchbox, se laisse parfois séduire par un food truck, en général le vendredi. Prudent, il évite le plat du jour au café du coin. Parce que le menu est griffonné dans une drôle de langue sur un tableau noir, et parce que de toute façon c’est plein de gluten.

L’expat ne drague pas, il socialize

A partir du mercredi et sur le coup des dix-huit heures, l’expat s’aventure enfin hors de son habitat naturel. Pour l’apéro? Non: l’expat préfère l’afterwork. En tailleur si c’est une fille, en costume si c’est un garçon (mais la cravate dans la poche), il retrouve ses congénères pour un moment de convivialité. Poli et non-fumeur, il commande en anglais et évite de parler politique ou religion (NSFW, Not Safe For Work). L’expat ne drague pas, il socialize, avec un z.

A de très rares occasions, enhardi par une happy hour trop généreuse ou simplement sur un malentendu, l’expat tente d’engager la conversation avec un autochtone. Lequel, croyant qu’on lui demande la direction de l’horloge fleurie, ne s’éternise jamais. Déçu mais pas vraiment surpris, l’expat réintègre alors le périmètre plus sûr de l’entre-soi glocal.

La fierté de la plus petite grande ville du monde

L’expat aimerait qu’il en soit autrement. Il voudrait pouvoir frayer un peu, faire éventuellement connaissance. Boire un verre de Gamay même, par politesse. Mais le Genevois ne veut rien entendre. Déjà passablement remonté contre le Français qui encombre son pont du Mont-Blanc, le Genevois n’aime pas l’expat. Parce que l’expat fait grimper les loyers, ne paie pas d’impôts, se fout du Servette et ne parle pas français. Faut pas pousser mémé dans les orties.

Rien ne l’ébranle, le Genevois. Ni les paradoxes, ni la contradiction, ni même le ridicule. La plus petite grande ville du monde, la capitale cosmopolite, la Genève internationale, c’est bon pour se moquer des Vaudois et pour faire taire les Parisiens. Mais les internationaux, eux, ils feraient mieux de se mettre à la longeole. De dieu de dieu!

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