il était une fois

L’or, le sel et les choses savantes de Tombouctou

En chassant les fanatiques qui pourrissent la vie du Sahara malien, la France récupère provisoirement la sympathie des Touareg, dont elle était l’ennemie depuis 1881

Il était une fois

Une colonne munie d’une plaque, dans le parc Montsouris, à Paris, commémore la première rencontre problématique des Français avec les habitants du Sahara. Elle est dédiée «Au colonel Flatters, chef de la mission chargée des études du chemin de fer transsaharien, et à ses compagnons massacrés en Afrique par les Touareg, le 16 février 1881, après avoir accompli leur mission.» L’embuscade avait eu lieu à Bir el-Garama, un puits dans le massif du Hoggar. Vingt ans plus tard, en 1902, un corps expéditionnaire français se rendait maître de l’espace arabo-berbère du Sahara, de l’Algérie jusqu’à Tombouctou, place forte touareg qui ouvrait sur l’espace du Soudan français – l’actuel Mali – déjà conquis.

La présence française au Sahara s’est heurtée dès 1900 à la résistance touareg, d’abord diffuse, puis insurrectionnelle dès 1916 avec la stratégie de guérilla introduite par l’un de ses chefs, Kaosen. Le mouvement fut détruit dans le sang en 1919, et Kaosen pendu. Après quoi les unités méharistes de l’armée française ont cherché et parfois trouvé des arrangements avec les chefferies affaiblies, obtenant ça et là leur consentement mais jamais leur soumission.

Si les Touareg ont mal supporté la France, ils ont haï, à l’indépendance, la dispersion de leur société et de leur pays entre cinq Etats, l’Algérie, le Mali, le Niger, le Burkina Faso et la Libye. «Pour nous, c’est là que se situe la plus horrible injustice des Français, disait Baba ag Moussa à l’ethnologue Hélène Claudot-Hawad. Ce fait dépasse les massacres qu’ils ont faits chez nous, avant et pendant Kaosen, car nous les mettons sur le compte de la guerre, de même que les humiliations, les impôts et tout ce qu’ils nous ont fait endurer. C’est à partir de leur départ que nous avons conclu, nous les Touareg, que la politique française n’avait aucune morale ni parole.»

Sur le million et demi de personnes que compte la population touareg, 700 000 se sont retrouvées dans les frontières du Niger et 500 000 dans celles du Mali. Elles ont été traitées dans ces deux pays comme une petite minorité, mal-aimée, avec laquelle de vieux comptes restaient à régler: dans le monde ancien, les Touareg avaient été les esclavagistes qui acheminaient leur marchandise humaine par caravanes vers les ports de la Méditerranée à travers le Sahara. Ils en avaient conçu un mépris fondamental de l’homme noir. Devenu maître chez lui, celui-ci ne s’est pas senti d’obligations urgentes envers les «seigneurs du désert».

Le marquage de cinq frontières – et de surcroît sous l’autorité de Noirs – à travers ce Sahara que les nomades avaient l’habitude de parcourir à leur aise a allumé dès 1960 les passions de la guerre. Retranchés dans l’Adrar des Iforas, un massif montagneux au nord-est du Mali, au cœur de cet «Azawad» qu’ils tiennent pour leur territoire, les Touareg ont entamé une guérilla dont l’armée malienne n’est venue à bout en 1964 qu’avec l’aide de l’Algérie.

La dictature de Moussa Traoré (1968-1991) fut humiliante et cruelle pour eux. Ils ne trouvèrent pas de secours pendant la grande sécheresse de 1972-1973 et durent s’exiler en grand nombre, soit dans les villes maliennes soit en Algérie ou en Libye, où les plus jeunes reçurent une éducation militaire et idéologique propre à armer leurs convictions sécessionnistes.

Quand, en janvier 1990, l’Algérie décida de renvoyer dans leur pays les quelque 20 000 à 25 000 Touareg qui l’encombraient dans ses camps, beaucoup avaient appris le métier des armes et acquis le discours justifiant la nécessité de s’en servir: ils étaient prêts à libérer leur peuple du pouvoir central de Bamako. L’attaque d’une gendarmerie, en juin 1990, inaugura la rébellion. Bamako proclama l’état d’urgence mais assorti, cette fois-ci, d’une offre de négociation. Des conférences eurent lieu. Des plans de paix furent discutés. Le limogeage de Traoré par un coup d’Etat, en 1991, ne changea pas la direction prise, au contraire. Si le nouveau président élu, Alpha Oumar Konaré, excluait l’indépendance du Nord, il abondait dans le sens d’une décentralisation des pouvoirs et d’une intégration des Touareg dans la vie politique et économique du Mali. Il déclarait en 1994: «La rébellion des populations du Nord avait pour objectif légitime la renégociation des conditions de leur participation à la nation malienne. Leur combat était d’essence démocratique. C’était un combat pour l’honneur et le développement.»

Il fallut encore cinq ans pour parvenir à une paix qui fut célébrée le 27 mars 1996 dans la vieille cité de Tombouctou, rendue pour un temps à sa gloire passée: «Le sel vient du Nord, l’or vient du Sud, l’argent vient du pays des Blancs, mais les paroles de Dieu, les choses savantes, les histoires et les jolis contes, on ne les trouve qu’à Tombouctou.»

Les dix-sept années qui séparent cette paix malienne de l’intervention française d’aujourd’hui ont bouleversé le paysage politique du Sahara. Aux Touareg en quête d’indépendance sont venues se mêler des bandes bigarrées de trafiquants, de détrousseurs de touristes, de preneurs d’otages, de djihadistes en mal d’une cause islamiste à gagner, soldats de fortune échappés de la fournaise moyen-orientale qui se refont un destin avec les lance-roquettes récupérés dans les arsenaux de Kadhafi. Ils rêvent de prendre Bamako, que l’armée malienne en décrépitude ne parvient plus à défendre. François Hollande les en empêche. Il a déjà récupéré – provisoirement – la sympathie des Touareg qui ne reconnaissaient plus leur Sahara, ni leur lutte et qui pleurent maintenant la destruction des mausolées de Tombouctou par les enragés du Fanatistan.

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