Nouvelles frontières

L’oracle de Lee Kuan Yew

La Chine pourra-t-elle un jour supplanter les Etats-Unis comme puissance mondiale numéro un? Pour Lee Kuan Yew, homme fort de Singapour et idéologue des «valeurs asiatiques», elle en a indéniablement les moyens. Reste un obstacle: celui de la culture et de la langue. Jamais le chinois – trop compliqué – ne remplacera l’anglais dans son rôle de véhicule des idées. La Chine serait ainsi condamnée à rester à la traîne de l’innovation technologique des Etats-Unis. Par Frédéric Koller

Nouvelles frontières

La grande interrogation géopolitique de ce début de XXIe siècle est de savoir si les Etats-Unis seront un jour supplantés par la Chine, si oui quand, et quelles en seront les conséquences pour l’ordre mondial. Un livre* publié ces jours-ci par des chercheurs américains alimente le débat en donnant la parole à l’une des personnalités les plus influentes d’Asie: Lee Kuan Yew. Le fondateur du Singapour moderne, dont il a été premier ministre de 1959 à 1990 (son fils lui a succédé), est, à près de 90 ans, écouté comme un oracle dans les hautes sphères de la diplomatie internationale. L’homme qui a conseillé Deng Xiaoping lorsqu’il lança ses réformes économiques, rencontré tous les présidents américains depuis plus d’un demi-siècle et que Barack Obama aussi bien que Xi Jinping louent pour sa clairvoyance n’est-il pas le plus avisé pour juger de cette relation?

Que dit-il? D’abord trois choses: la Chine sera la principale puissance économique d’ici à une décennie; elle aspire ensuite à devenir non seulement la principale puissance régionale, mais à être à terme – dans quelques décennies, au XXIIe siècle? – le numéro un mondial; Pékin n’a enfin nulle intention de suivre le chemin du Japon pour devenir un simple «membre honoraire» d’un ordre mondial hérité d’une architecture occidentale.

La Chine n’est pas pressée. Elle ne veut pas s’épuiser – comme l’Union soviétique avant elle – en se lançant précipitamment dans une course aux armements face à la suprématie militaire américaine. Le pouvoir chinois a un sens suffisamment aigu de la destinée d’un peuple de 1,3 milliard d’habitants, de la nécessité du réveil d’une antique nation après un siècle et demi d’«humiliation» pour exiger dès aujourd’hui d’être placé sur un pied d’égalité avec les Etats-Unis. Saura-t-il éviter les dérives de l’Allemagne et du Japon qui ont précipité deux guerres mondiales au XXe siècle? Lee Kuan Yew laisse ouverte cette question.

Sur le plan politique, le père du modèle autoritaire de la cité-Etat entièrement vouée à la croissance économique et au bien-être de ses enfants explique que ceux qui croient à une révolution démocratique en Chine se trompent lourdement. «Pour moderniser le pays, les leaders communistes sont prêts à tester toutes les méthodes à l’exception de la démocratie fondée sur le multipartisme et le vote pour tous.» S’il le faisait, ajoute Lee Kuan Yew, le régime s’effondrerait. Il critique au passage le délabrement d’une démocratie américaine dont les principaux mécanismes sont bloqués.

Jusque-là, rien de très surprenant pour les habitués du discours singapourien fondé sur la thèse du relativisme culturel justifiant un pouvoir fort.

Cela devient plus intéressant – même si l’on reste dans une rhétorique purement culturaliste – quand Lee Kuan Yew explique pourquoi, en fin de compte, la Chine ne supplantera sans doute pas les Etats-Unis. Le principal défi du pouvoir pour mener à bien sa stratégie hégémonique, c’est… le chinois. «Ils ont 4000 ans de caractères chinois dans la tête.» Or le chinois, comme ne cessent de s’en convaincre les Chinois eux-mêmes, c’est très compliqué. Trop pour espérer un jour pouvoir jouer le rôle international de l’anglais. Du coup, la Chine ne sera jamais un aimant à talents comme le sont les Etats-Unis. «La Chine, dit-il rattrapera inévitablement les Etats-Unis en termes de PIB. Mais sa créativité pourrait ne jamais égaler celle de l’Amérique car sa culture ne lui permet pas l’échange libre et le débat d’idées. Comment sinon expliquer le fait qu’un pays avec une population quatre fois plus grande que celle des Etats-Unis – et donc quatre fois plus de talents – ne parvient pas à une percée technologique majeure?»

La réussite de Singapour, Lee Kuan Yew l’attribue autant à sa culture confucéenne de l’effort et de l’ordre qu’à l’utilisation de l’anglais comme langue de travail. C’est simpliste. Mais peut-être cela rassurera-t-il un peu l’unique superpuissance mondiale du moment. * Lee Kuan Yew: The Grand Master’s Insights on China, the United States, and the World, interviews de Graham Allison, Robert Blackwill, Ali Wyne (MIT Press).

La Chine ne supplantera pas l’Amérique pour une seule raison: ses 4000 idéogrammes

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