Quand il y a eu le feu dans une maison, chacun prétend en expliquer la cause: l'assureur qui hume le roussi frauduleux, le pompier exténué, la presse fureteuse, les voisins suspicieux. Le conflit du Kosovo, incendie d'envergure, a aussi été interprété de mille manières. Pour les uns, il résultait d'une lutte de prestige entre Amérique et Europe, d'autres y voyaient une affaire de marchands de canons, des troisièmes le qualifiant de tentation totalitaire.

La fumée des opérations militaires s'estompe peu à peu, et il est possible de prendre un tant soit peu de distance pour évaluer quelques hypothèses établies entre autres dans un excellent forum du Courrier international par des historiens actuels. Ces analyses permettent de dépasser les images cruelles de cette dramatique empoignade et, jaugeant les causes possibles, de projeter vers le siècle qui vient certaines pistes possibles du développement mondial. E. Hobsbawm, auteur de The age of extremes, Abacus 1994, fait de la guerre kosovare la première guerre menée «sous la souveraineté du citoyen». Ce dernier, dans le camp de l'agresseur, a manifesté son opposition à envoyer mourir des hommes pour le seul triomphe d'une idée. Le conflit militaire a ainsi été concentré sur des cibles économiques, et le défi de celui-qui-fait-le-plus-de-mort, comme à Solferino ou au Chemin des Dames, n'a pas eu lieu. La guerre sur le terrain a pris visage moins sanglant même si son déroulement et ses effets secondaires sont restés épouvantables. Si le but de la guerre n'est plus de tuer l'ennemi au champ de bataille, les Conventions de Genève devront être retravaillées.

Pour E. Luttwark, du Center for Strategic Studies à Washington, le Kosovo est la première ingérence de la communauté occidentale depuis le Traité de Westphalie dans les affaires internes d'un Etat. Elle la justifie par sa volonté d'étouffer un foyer dangereux après la sécession de la Slovénie, la guerre de Croatie et l'équarrissage de la Bosnie.

F. Sabelli, de I'IUHED à Genève, explique le Kosovo comme le conflit entre la Serbie, nation large qui regroupe des cultures analogues mais diverses, et l'émergence de petits Etats tribaux, autonomes mais fauteurs de trouble. L'avenir est-il dans le «big» national ou dans le «small» toujours plus beautiful?

On peut voir encore dans le choc du Kosovo celui des civilisations du monde. Thèse de S. Huttington, de S. Rushdie dans un sens aussi, bataille de l'Occident chrétien contre le monde arabe, éternelle confrontation des hommes pour le pouvoir au nom d'une idéologie qui les domine ou d'une religion qui les envoûte.

Ces théories détiennent chacune leur parcelle de vérité et appellent des réformes dans la gestion du monde. Mais le conflit du Kosovo pourrait bien être résumé dans une perspective longue, en mettant en exergue la poursuite d'un effort, inscrit dans les Constitutions démocratiques depuis un quart de millénaire, de recherche, désordonnée en apparence mais constante, d'un nouvel ordre socio-libéral, pour l'Europe et pour le monde. F. Fukuyama, professeur à la Mason University de Virginie, est le protagoniste principal de cette proposition. Piste politique pour le XXIe siècle, empreinte volontaire d'un système mondial, vision claire dans un chaos souvent désespérant.

L'action de l'OTAN sur le Kosovo correspond dans cette optique à une mise en ordre dans la maison européenne. L'Occident serait aujourd'hui un réseau d'Etats totalitaires et, à son image, une partie du monde aurait établi des structures fascistes de gestion publique si ses responsables n'avaient décidé de proscrire ce mode de gouvernance, en écrasant Hitler, en effaçant Franco, en poursuivant Pinochet. En rayant Milosevic, l'Occident noie dans l'œuf ce qui nie son projet de long terme.

Un nouvel ordre socio-libéral, en ce début de millénaire, fait suite au communisme échoué, ayant manqué son objectif égalitaire, et au capitalisme des Trente Glorieuses ensablé dans le chômage des années 80. La formidable machine de développement d'après-guerre, moteur d'une consommation exubérante, a certes produit la TV, la voiture à tous et la vie de 80 ans, mais elle a poursuivi ensuite une route chaotique braquée sur une mondialisation enfermée dans les œillères de la rentabilité économique. L'Occident politique, par son attitude face au Kosovo, est parti pour une quête plus consensuelle, celle de l'ordre qu'il imagine comme le meilleur pour le développement d'une société acceptable, avec des variantes régionales, tout autour du monde.

C'est un ordre qui doit anéantir les poches de haine entre les individus, les groupes, et les puissants. C'est un ordre qui doit rendre prioritaires l'échange et l'écoute, car c'est par eux que progressent la compréhension, la négociation puis enfin l'action forte. C'est un ordre qui propose le développement socio-économique équilibré grâce à son potentiel d'innovation. C'est un ordre qui doit réduire l'écart des inégalités en remplaçant l'assistance par la responsabilisation et l'autonomie. C'est un ordre de réseaux dynamiques qui ramène les écarts entre richesses et pauvreté à des multiples bas, et qui promeut la liberté individuelle et le respect de celle des autres.

Les marchands de canons n'ont plus, dans un monde mieux géré et globalisé, les perspectives que leur laissaient les guerres du désordre. Le brigandage international est devenu difficile lorsque s'interpose une force mondiale. A l'heure du réseau, les Etats-nations jaloux de leur force ne sont plus de mise. Les associations et réseaux mondiaux supplantent les organisations de nations.

Si pourtant le Kosovo est une guerre des Grands du monde, on serait inconscient de ne pas voir qu'un ordre mondial du IIIe millénaire est bifide: vital en politique, il ne se réalise à ce niveau que nourri en micro-politique citoyenne. L'ordre mondial commence à l'avenue des Pruniers à Cossonay où des copains montent un projet, à la mairie de Chêne, où le maire dépassionne le conflit des Verts et des PDC, ou encore chez Etel à Travers où l'on peaufine une niche de marché. «L'ordre mondial, m'sieu dames, c'est devant chez vous!» pourrait s'exclamer Jérôme Savary.

Du Kosovo, poche de haine à la une des journaux, on peut redescendre à ce citoyen battu lors d'un vote, qui s'enrage «de l'inexistence d'une démocratie helvétique», on peut le ramener à l'échelle de cette directrice qui vire son employé pour asseoir son pouvoir contesté. L'ordre socio-libéral de demain démarre à tous les niveaux. La poche de haine est partout, et le moindre projet communautaire est une victoire sur la vindicte emportée. L'invention d'un marché ou la création d'une entreprise sont des morceaux d'un réseau qui lie et promeut. Le palabre qui prime sur le coup de couteau, la préparation qui précède l'action, la responsabilisation plus que la grève brutale, la complémentarité davantage que l'attaque frontale, tous sont des quêtes d'un ordre socio-libéral meilleur pour éviter des Kosovo de toutes dimensions.

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