En 1992, alors que j'étais toujours ambassadeur à Washington, la Suisse décidait de devenir membre des institutions de Bretton Woods. C'était l'aboutissement d'un long processus de réflexion.

Nous avions la chance d'avoir comme chef d'orchestre notre ministre des Finances, le conseiller fédéral Otto Stich. Il avait une vue claire des choses, savait fixer des objectifs et répartir les rôles. Il s'occupait du front intérieur, à savoir de persuader les Chambres et le peuple de dire oui. Après le désastre du vote sur l'ONU, ce n'était pas gagné d'avance. Pour le reste, il s'agissait de devenir membre du conseil d'administration du FMI et de la Banque: le Board. Le projet était ambitieux, pour un pays qui avait boudé les institutions de Bretton Woods pendant plus de cinquante ans. Ambitieux, mais faisable.

Le Board n'avait que dix-neuf membres, qui étaient les pays économiquement les plus lourds, à qui revenait de ce fait une quote-part importante des Droits de tirage spéciaux. C'étaient, entre autres, les USA, la Grande-Bretagne, la République fédérale d'Allemagne et la France. A ce groupe s'ajoutait un certain nombre d'autres pays qui dirigeaient des Constituencies, formées d'Etats dont les Droits de tirage spéciaux, additionnés, représentaient un chiffre substantiel. C'étaient par exemple la Belgique, l'Italie, les Pays-Bas, mais aussi le Canada, l'Argentine, l'Iran et d'autres.

Il s'agissait pour nous, en premier lieu, d'obtenir un quota suffisamment élevé pour pouvoir être crédibles, ensuite de convaincre un certain nombre de pays de se placer sous notre houlette, soit en les persuadant de quitter d'autres groupes où ils ne se trouvaient pas bien, soit en persuadant de nouveaux pays issus de la dissolution de l'URSS ou de la Yougoslavie de nous rejoindre. Enfin il fallait, pour que nous rejoignions le petit club du Board, obtenir la décision des Grands, mais surtout des USA, sans lesquels rien ne pouvait se faire, de voter en notre faveur en octobre.

Ces tâches, Stich les avait surtout confiées à l'ambassade de Washington. Nous avions la chance d'avoir à Berne l'ambassadeur Alexis Lautenberg, un des esprits les plus brillants de notre département et Daniel Kaeser qui étaient notre base arrière. J'obtins de la Treasury, au niveau des plus hauts fonctionnaires, l'assurance que les Etats-Unis se prononceraient en notre faveur. Mais, pour les USA, le nombre des membres du Board ne devrait pas augmenter. Les Américains, sans nous l'avoir dit, avaient secrètement en vue l'éviction de l'Iran. Ils ne voyaient pas d'un mauvais œil son remplacement par un pays européen ne faisant pas partie de l'Union européenne, qui de surcroît avait en matière économique et financière une politique assez analogue à celle de Washington, à savoir la

Suisse.

Par mesure de prudence et connaissant mes amis américains, je demandai et obtins que l'appui qui nous avait été promis soit répercuté dans une lettre officielle du secrétaire au Trésor Brady au conseiller fédéral Stich. Bien m'en prit.

De son côté, Otto Stich s'occupait avec succès du front intérieur. La votation populaire lui fut favorable. Pour la mise sur pied de notre Constituency, nous nous adressâmes à plusieurs pays. Nous parvînmes enfin à ficeler un groupe qui avait la masse critique. Il comprenait la Pologne comme numéro deux, puis l'Azerbaïdjan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l'Ouzbékistan. Les mauvaises langues l'appelèrent Helvétistan. La Yougoslavie nous a rejoints en 2000.

Notre entrée presque assurée au Board rendit furieux les Espagnols, qui tentaient eux aussi de s'ériger en chefs de file d'un groupe de pays. Ils entreprirent tout ce qu'ils pouvaient pour couler notre candidature. Après de nombreuses péripéties et grâce au soutien des USA et de la France, nous sortîmes victorieux de l'épreuve. Mais ce n'était pas fini.

Brusquement, au mois d'août, je fus convoqué à la Treasury, où le numéro deux, M. Robson, me fit comprendre que malheureusement les USA ne pourraient plus nous soutenir. Ils s'étaient rendu compte que l'Iran, qu'ils voulaient évincer, avait consolidé ses positions et que notre candidature risquait d'être néfaste à un autre pays, comme l'Argentine. Or, ils ne voulaient toujours pas augmenter le nombre des membres du Board au-delà de dix-neuf. Par conséquent, M. Robson demanda que la Suisse renonce à en devenir membre. J'eus une conversation téléphonique avec Otto Stich. Nous décidâmes d'essayer de faire revenir les USA sur leur lâchage. J'avais le choix des moyens.

J'entrepris trois démarches. Je me rendis à la Treasury, où j'essayai de plaider l'élargissement du Board, étant donné l'accession à l'indépendance et aux institutions de Bretton Woods d'une vingtaine de nouveaux Etats, après l'éclatement de l'URSS et de l'ancienne Yougoslavie. Sans succès. J'allai ensuite au Département d'Etat, chez l'assistant secretary aux Affaires européennes, l'ambassadeur Niles. Le dossier, sans doute fourni par le Trésor, était sous ses yeux. Il refusa notre candidature avec les mêmes arguments. Il fut toutefois quelque peu ébranlé quand je lui montrai copie de la lettre de Brady à Stich, qui ne figurait pas dans son dossier. Enfin je me présentai à la Maison-Blanche, où je soumis au général Scowcroft des arguments plutôt politiciens. Je lui dis que la Constituency que nous voulions former avait la Pologne comme numéro deux. Si nous ne pouvions accéder au Board à la suite d'un veto américain, les Polonais, qui avaient quitté de bonne foi les Italiens pour nous rejoindre, seraient en quelque sorte en panne. C'était grâce à eux que nous atteignions la masse critique, et c'étaient eux qui seraient les plus déçus. J'ajoutai qu'en pleine année électorale, Bush n'avait pas avantage à se mettre la Pologne à dos.

Ces banderilles plantées, je pris le chemin des vacances en Suisse, laissant le ministre Knapp, mon excellent collaborateur, attendre le résultat de mes démarches. Aussitôt arrivé à Berne, je fus invité à déjeuner au Bellevue par l'ambassadeur des USA, Gildenhorn. Il avait été mis au courant de mes démarches et de notre mauvaise humeur. Au cours de notre entretien, il me posa une question qui me sembla saugrenue, mais qui me permit d'ajouter un nouvel argument à notre dossier. «Croyez-vous, me demanda-t-il, que le conseiller fédéral Stich serait amené à démissionner si la Suisse n'accédait pas au Board?» «Non, lui répondis-je, il n'est pas dans les habitudes de nos conseillers fédéraux de démissionner à la suite d'un échec. Mais, ajoutai-je, n'oubliez pas qu'il est notre ministre des Finances et qu'il doit encore apposer sa signature au bas du chèque de quelques milliards qui nous permettra d'acheter vos F-18. Si les USA devaient véritablement nous lâcher, après toutes les promesses qu'ils nous ont faites, tout deviendrait possible quant à l'achat de ces avions, et cela de par votre faute.»

Le lendemain, Blickenstorfer, le chargé d'affaires, m'appela et me dit que les Etats-Unis abandonnaient leur veto; nous pouvions désormais compter sur leur soutien. Ils acceptaient l'élargissement du Board à vingt et un membres, avec l'entrée de la Russie et de la Suisse.

La leçon de cet épisode est qu'avec les Etats-Unis, il faut être prêt à employer tous les arguments et à tirer tous les registres. Otto Stich, à qui j'ai raconté l'histoire après coup, m'a dit qu'il n'aurait jamais osé employer l'argument des F-18, car il n'aurait sans doute pas eu les moyens d'en empêcher l'acquisition. J'eus néanmoins droit à ses félicitations. Par la suite, j'ai souvent pensé à cet épisode lors de l'affaire des biens en déshérence, où le Département des affaires étrangères se distingua surtout par sa mollesse. Personne, autour du chef du département, n'avait une connaissance suffisante des Etats-Unis et de la façon de négocier des Américains.

*Lambris dorés et coulisses, Souvenirs d'un diplomate,Edouard Brunner, Georg Editeur, Genève,

180 pages.

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