Revue de presse

L’OTAN bande ses muscles face à Vladimir Poutine

Avec ses gigantesques manœuvres militaires aux portes de la Russie, l’Alliance atlantique entend montrer qu’elle est solide et solidaire, malgré les doutes de Donald Trump. Certains observateurs dénoncent un climat de guerre froide

Ces dernières années, l’armée russe a coup sur coup annexé la Crimée, contribué à déstabiliser l’est de l’Ukraine, accru ses capacités dans l’Arctique et conduit en septembre les plus grandes manœuvres de son histoire en Extrême-Orient, en collaboration avec les Chinois. Alors, Trident Juncture 18, les plus vastes manœuvres militaires depuis la fin de la guerre froide auxquelles l’OTAN donne le coup d’envoi ce jeudi en Norvège, est-il une réponse du berger à la bergère? C’est en tout cas une façon de rappeler à la Russie la solidarité de ses membres, malgré les doutes exprimés par Donald Trump sur l’utilité et le financement de l’Alliance atlantique.


Lire aussi:

Vidéos:


L’exercice, qui dure jusqu’au 7 novembre sous le commandement de l’amiral américain James G. Foggo III, vise à entraîner les Alliés à porter secours à l’un des leurs en cas d’agression. «L’environnement sécuritaire en Europe s’est significativement dégradé ces dernières années», souligne le secrétaire général de l’OTAN, le Norvégien Jens Stoltenberg. «Trident Juncture envoie un message clair à nos nations et à tout adversaire potentiel: l’OTAN ne cherche pas la confrontation mais elle sera prête à défendre tous les alliés contre toutes les menaces», ajoute-t-il.

Seulement voilà. Même si le chef de l’Alliance dit espérer que Moscou «évitera tout comportement périlleux» et que l'«adversaire potentiel» n’est pas nommément désigné en dehors de cette fine allusion, tous les observateurs s’accordent à dire qu’il s’agit bien de la Russie. D’ailleurs, son ambassade à Oslo dit voir en Trident Juncture un exercice «anti-russe». Et depuis des mois, Moscou s’irrite du renforcement en cours de la présence militaire occidentale dans la région. Etats-Unis et Grande-Bretagne ont en effet décidé d’intensifier les déploiements en Norvège pour acclimater leurs troupes au combat par basses températures.

Il faut savoir aussi que «la Norvège et la Russie partagent une frontière commune d’environ 200 km dans le nord du pays. Les plans de défense de la Norvège étaient jusqu’alors plutôt orientés vers le sud, la mer Baltique et la mer du Nord, où se trouve la zone pétrolière de Stavanger et le pouvoir politique à Oslo, explique Radio France internationale. Mais pour les experts de l’OTAN, il faut se soucier du développement de la puissance militaire russe en Arctique. C’est aussi le long des côtes norvégiennes que passent régulièrement les sous-marins russes de la flotte du Nord, basés dans la région de Mourmansk. Les blindés resteront à 1000 km de la frontière, précisent les militaires norvégiens.» En ajoutant: «La Russie ne doit pas s’inquiéter.»

Pourtant, «on a tous les signes d’une nouvelle guerre froide», prétend Nicolas Gros-Verheyde, rédacteur en chef du site Bruxelles2 et spécialiste de l’Europe de la défense, interrogé dans le Forum radiophonique de la RTS ce mercredi soir. Moscou fustige en effet ces «cliquetis d’armes» et promet une «riposte», car «de telles actions irresponsables mèneront forcément à la déstabilisation de la situation politique et militaire dans le Nord, à une hausse des tensions». Sans oublier que celles-ci ont été encore attisées samedi dernier avec l’annonce par Donald Trump du retrait des Etats-Unis du traité sur les armes nucléaires de portée intermédiaire (INF) de 1987 alors signé par Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev (relire à ce propos le Journal de Genève de l’époque).

Lire aussi: Washington se retire d’un important traité nucléaire conclu avec Moscou

A ces questions, on trouve d’excellentes réponses dans le tout récent hors-série de Courrier international, «Le retour de la guerre froide». Dans son éditorial, Virginie Lepetit cite les mots de Jens Stoltenberg, le 4 octobre dernier, après le sommet qui réunissait les 29 membres de l’OTAN. «Une déclaration faite à la suite de la révélation de cyberattaques menées ces dernières années contre des organisations internationales et des Etats occidentaux»: «La Russie doit cesser son comportement irresponsable. […] Elle doit mettre fin à l’usage de la force contre ses voisins, [aux] tentatives d’immixtion dans des processus électoraux et [aux] campagnes massives de désinformation.»

Le spécialiste britannique de la stratégie Lawrence Freedman, professeur émérite de War Studies au King’s College de Londres, rappelle à ce propos:

Cela fait un moment déjà que Poutine répète à ses concitoyens que les vieux ennemis sont de retour

Mais «sommes-nous entrés pour autant dans une ère de nouvelle confrontation?» se demande Courrier. «Le parallèle avec le conflit larvé qui s’est imposé entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et l’effondrement de l’URSS est évident. Et pourtant, les différences sautent elles aussi aux yeux. Il n’y a pas de guerre idéologique; la Russie n’a plus rien de la puissance économique de l’Union soviétique; les alliances se font et se défont, fragilisées par le chaos semé par le président américain; enfin, les outils de déstabilisation ont changé. Restent en ces temps de paix armée une angoisse sourde, une méfiance diffuse et un ton belliqueux. De quoi nourrir un climat glacial, que l’on se trouve à la frontière estonienne ou dans la Silicon Valley. Et la référence demeure toujours la même: la guerre froide.»

Si l’actuel président américain souffle le chaud et le froid sur son engagement vis-à-vis de l’OTAN, notamment sur l’article 5 et ses obligations de défense collective, l’armée américaine participe à ces manœuvres avec le plus gros contingent. Et cela n’a pas très bien commencé pour elle puisque mardi, quatre soldats américains ont été légèrement blessés dans un carambolage de camions chargés de convoyer du matériel:

Dans ce contexte qui a aussi une composante économique, «l’Europe doit choisir entre l’OTAN et la Russie», selon Radio Kommersant FM, relayée par le site Eurotopics en juillet dernier: «Il ne se passe pas un jour sans que les représentants de l’OTAN n’évoquent la menace russe, ressassent que la Russie ne partage pas les valeurs occidentales et attaque la démocratie à tous les niveaux – en faisant toutefois l’impasse sur l’approvisionnement énergétique. […] Le Vieux Continent devrait faire un choix: se passer de l’OTAN ou se passer de la Russie, comme fournisseur bon marché.» Au lieu de cela, il «perd le nord, il ne sait pas ce qu’il veut ni où il va, et a peur de prendre des décisions, que ce soit sur les réfugiés, l’Ukraine ou sur la Russie. Un état auquel le terme de crise correspond assez bien.»


En chiffres: un exercice superlatif

Quelque 50 000 soldats de 31 Etats – les 29 pays membres de l’OTAN, plus la Suède et la Finlande – doivent participer aux manœuvres organisées dans le centre du pays scandinave pour la partie terrestre, dans l’Atlantique Nord et la Baltique pour la partie maritime, et dans les espaces norvégien, suédois et finlandais pour la partie aérienne. C’est environ 10 000 de plus que l’exercice Strong Resolve en Pologne en 2002, qui regroupait des troupes de l’Alliance atlantique et de 11 Etats partenaires.

Dans le détail, ce seront plus 20 000 fantassins, 24 000 marins (y compris des US Marines), 3500 aviateurs, un millier de logisticiens et 1300 personnels d’état-major qui seront impliqués. Pas moins de 10 000 véhicules y prendront aussi part. Mis bout à bout, ils formeraient une ligne de… 92 kilomètres, selon l’armée norvégienne. Sont également engagés environ 250 aéronefs et 65 navires, dont un groupe aéronaval américain autour du porte-avion nucléaire Harry-Truman (ci-dessous):

Le casse-tête logistique

Loger, nourrir et entretenir tant de troupes nécessite un appareil logistique considérable. L’armée norvégienne a dû anticiper l’installation de quelque 35 000 lits. Environ 1,8 million de repas et 4,6 millions de bouteilles d’eau vont être distribués, et près de 676 tonnes de linge vont devoir être lavées.

Preuve également qu’il n’est pas facile de tout prévoir, l’armée néerlandaise a… oublié d’acheter des vêtements chauds pour ses quelque 1000 soldats appelés à participer à l’exercice, a relaté le journal néerlandais De TelegraafQuand elle s’est soudain souvenue qu’il pouvait faire frisquet en Norvège à cette saison, il était trop tard pour passer un appel d’offres. Elle a par conséquent donné un pécule à chaque soldat pour qu’ils achètent ces effets eux-mêmes.

Publicité