Le sommet de l’OTAN s’est donc ouvert jeudi à Newport (pays de Galles, Royaume-Uni). Dans un contexte qu’il faut bien dire électrique: la crise ukrainienne, l’avancée de l’Etat islamique… Les dossiers chauds ne manquent pas. Si la réunion devait initialement être consacrée à l’Afghanistan, rappelle le site Rue89/Le Nouvel Obs, elle «se recentre sur la sécurité collective en Europe, avec la création d’une force de réaction rapide de 4000 hommes, destinée à rassurer les pays d’Europe centrale et orientale. C’est un paradoxe pour une alliance en quête permanente de raison d’être», d’autant qu’il y a encore bien peu de gens pour croire à un cessez-le-feu dans le Donbass.

«L’OTAN se demandait à quoi elle servait: l’Ukraine apporte une réponse», semble-t-il donc. Fort du soutien politique réaffirmé à Newport, le président ukrainien repart pour Minsk où tout se jouera peut-être ce vendredi. Le négoce est évidemment délicat chez le très contesté Alexandre Loukachenko, qui verrait certainement d’un bon œil un succès diplomatique sur la scène internationale. C’est ce qui ressort d’une très pénétrante analyse des Echos. Mais il y a un écueil, de taille: «une signature […] est conditionnée à la présence de représentants des rebelles irrédentistes dans la capitale biélorusse».

Révision de doctrine

Pendant ce temps – il ne faut tout de même pas être hypocrite –, Moscou est aussi en train d’actualiser sa «doctrine militaire». C’est d’ailleurs un article de la très officielle Rossiiskaïa Gazeta, lu et traduit par Courrier international, qui le dit. Ce, «afin de l’adapter à ce qu’il considère comme des «menaces supplémentaires»: progression continue de l’Alliance atlantique vers ses frontières, déploiement de nouveaux armements occidentaux dans les Etats baltes, situation en Ukraine, etc.»

En somme, l’OTAN redeviendrait une menace. De quoi inspirer Olivier Kempf, politologue et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), qui décrypte la stratégie des alliés dans L’Express. «En réalité, vingt-cinq ans après» la fin de la Guerre froide, «les choses ont profondément changé», dit-il: «La Russie n’est pas l’Union soviétique et le Pacte de Varsovie a vécu. Sur le plan militaire, on ne fait pas la guerre aujourd’hui comme on l’envisageait à l’époque.»

Un Poutine «imaginatif»

Aujourd’hui, constatons ceci: «Les opérations russes en Ukraine ont […] surpris les Occidentaux.» Car «Vladimir Poutine a été imaginatif: il a utilisé des «proxies», des troupes de manœuvre qui n’étaient pas les siennes, des séparatistes pro-russes, des volontaires et probablement des mercenaires. La tension entre la Russie et l’Occident est réelle mais elle ne structure pas les relations internationales comme pouvait le faire l’ordre bipolaire. D’autant que la Russie ne s’intéresse qu’à son étranger proche.»

Le vice-secrétaire du Conseil de sécurité, Mikhaïl Popov, confirme tout cela dans un entretien accordé à l’agence RIA Novosti. Il déclare aussi, sans ambages: «La Crimée fait désormais partie du territoire de la Fédération de Russie et toute attaque armée contre la Crimée sera considérée comme une agression vis-à-vis de la Fédération de Russie, avec toutes les conséquences d’un tel acte.» Alors, «nous attendons le respect de l’article 5 du traité de Washington, le retour de l’Alliance à son objectif premier: la défense territoriale», réclame l’hebdomadaire de Bucarest Revista 22.

Fini, le «Woodstock géopolitique»

«Assisterons-nous une fois de plus à un sommet des grandes déclarations, des concepts ambigus […] et des ambitions sans moyens?» demande-t-elle. «Si, dans la «Nouvelle Europe», les choses sont très claires, à savoir que «l’époque du «Woodstock géopolitique» – la recherche à tout prix de la relance des relations avec Moscou – a pris fin, il est également vrai que la Russie a bafoué presque tous les principes fondateurs de la sécurité européenne», s’alarme-t-elle. Alors «accueillons l’Ukraine à l’OTAN», demande Alexandre Melnik, le professeur de géopolitique à ICN Business School Nancy Metz, dans Le Monde.

A Tallinn, en Estonie, le quotidien libéral Postimees, relayé par le site Eurotopics, soutient que «la volonté d’Obama de protéger les Etats membres doit être clairement exprimée» et que «les paroles doivent être suivies par des actes». Car «l’OTAN n’est pas une de ces coalitions arbitraires basées sur les intérêts passagers des différents Etats […]. Il s’agit d’une alliance chargée de protéger les valeurs du monde libre, ainsi que les droits humains et les libertés démocratiques des plus de 900 millions de citoyens que comptent ses Etats membres.»

De la science-fiction?

Le quotidien libéral finlandais Turun Sanomat abonde, qui juge la Russie «seule responsable» de la situation de cette crise évoquant «le souvenir d’un univers que l’on pensait révolu. Après la dissolution du Pacte de Varsovie, on a longtemps cru que l’OTAN n’avait plus réellement de sens. Elle ne cessait de se transformer en organisation de gestion de crise.»

Dmitri Gloukhovski, le célébrissime écrivain de science-fiction en Russie, est lui aussi très critique. «Selon lui, son pays n’a plus rien à envier aux mondes postapocalyptiques mis en scène dans ses romans», peut-on lire dans l’hebdomadaire polonais Polityka, tandis que l’hebdomadaire ukrainien russophone Fokus a perdu tout espoir que Poutine finisse par lâcher du lest, puisqu’il continue à demander «que l’annexion de la Crimée soit internationalement reconnue ou que l’Ukraine renonce à entrer dans l’OTAN». Décidément, «la pensée des dirigeants du Kremlin a perdu toute espèce de rationalité».

A Minsk, Porochenko a prouvé «à l’Ouest qu’il y a longtemps que le bouton «arrêt d’urgence» ne fonctionnait plus». C’est le moins que l’on puisse dire, et voilà pourquoi reviennent nous hanter les spectres de la Guerre froide.

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