Revue de presse

Louis Armstrong meurt le 6 juillet 1974, et Jacques Chessex s’enflamme

Chaque jour de l’été, «Le Temps» se plonge dans ses archives pour évoquer un événement historique marquant. Aujourd’hui, l’hommage foudroyant de l’écrivain vaudois au trompettiste et chanteur de jazz

«Ce matin, quand je lis le journal, d’un coup me sautent dessus les milliers d’heures que j’ai passées à écouter, à ruminer, à chantonner, à rêver les milliers d’airs que la trompette et la voix rauque ont dispersés comme des ruisseaux frais, comme des incendies, comme des orages dans mes années de gymnasien fou de jazz et de violente mélancolie.» Le 6 juillet 1971, Satchmo est mort!

Voilà comment réagit – avec fougue – dans la Gazette de Lausanne l’écrivain vaudois Jacques Chessex, qui rend hommage au mythique jazzman Louis Armstrong, quatre jours après la mort de ce dernier, il y a quarante-six ans aujourd’hui. Un texte splendide en tout point, gorgé d’émotion quasi rabelaisienne, viscéral, composé par celui qui avait la photo du musicien «épinglée» au-dessus de son oreiller, «entre les bécasses en slip et les vieux saints». Il est titré: «Salut à Louis-bouche-d’or».

Et c’est en effet un salut magistral, de l’amour fou qui suinte des lignes du futur Ogre, avec des tonnes de majuscules pour louer ce qui «passait dans le crâne et dans le cœur» d’Armstrong, comme «le grand vent printanier de l’Invention, du Recommencement, de la Promesse tenue par les forces qui ne cessent de nous arracher aux décombres et aux pires prisons». Quand il joue? «La nuit s’agrandit, il y a dans cette trompette la joie panique qui jette pêle-mêle dans son brasier le crépitement des constellations.»

On aurait envie de citer cette exceptionnelle laudatio dans son entier, tant elle fait frissonner quand elle évoque «la merveilleuse voix de sanglier tendre», cette voix qui «nous réconfortait contre nos maîtres, contre nos familles». «J’ai aimé Armstrong comme j’ai aimé les poètes, écrit encore Chessex, tous les jours et la nuit, et dans toutes les impasses, et sur tous les chemins possibles.» Il dit l’avoir écouté, «cet Orphée», il dit être «de son cortège, de ses forcèneries», un néologisme à cultiver…

L’art «éternellement jeune»

Le talent de cette plume littéraire paraît d’ailleurs d’autant plus évident qu’à côté de la sienne, dans la Gazette, court aussi sur le papier celle du critique musical Michel-Claude Jalard. Nettement plus intello, analytique, presque verbeux. Amphigourique, ce style-là: «Avec la mort de Louis Armstrong, le jazz entier, tout à coup, s’installe dans l’histoire, c’est-à-dire qu’il cesse d’être cet art éternellement jeune que des sociologues hâtifs identifiaient à la modernité.»

Alors il faut retourner une dernière fois au futur Prix Goncourt (en 1973) et regretter avec lui que «le prophète» soit mort: «Il est monté à son tour dans le chariot le long du fleuve, il arrive aux verts pâturages, ah le voici devant les portes de la Ville, il sonne de la trompette et des rangs de son peuple surgit l’énorme pleur, la totale lamentation de l’amitié et de la tristesse de ce jour!» Qu’on noiera dans cette belle anaphore: «Et l’alcool, et l’inquiétude, et la force neuve à chaque aube, et le souffle des belles filles, et le corps de l’unique, et la passion d’être, et le scandale de mourir.»


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