Opinions

Le loup Denner dans la bergerie Baumann. Par D.S. Miéville

On a peu d'exemples d'une initiative suscitant un rejet aussi unanime que l'initiative des petits paysans. Un rejet qui non seulement s'affiche de façon originale dans les campagnes mais qu'expriment également toutes les organisations qui devraient être a priori en accord avec les buts qu'elle affiche. Si Ruedi Baumann, président des Verts, est un homme seul, lâché même par une partie de son parti, c'est que l'initiative est aussi la démarche d'un homme seul, ou un tout cas d'un groupuscule, le VKMB, qui ne représente pas grand-chose.

L'initiative Baumann a été lancée avant le début de la profonde réforme de l'agriculture et elle a eu un rôle à jouer tout au long du processus de révision de la loi. Elle a constitué un très efficace moyen de pression pour infléchir celle-ci vers plus d'écologie et moins de soutien au marché. Ruedi Baumann a obtenu beaucoup en agitant cette menace mais, comme le Parlement a refusé de le suivre jusqu'au bout dans ses conceptions intégristes, il a refusé de retirer son initiative.

Il y a une certaine arrogance dans la façon dont il veut réduire la paysannerie, quel qu'en soit le prix pour l'économie agricole, au modèle d'exploitation qui est le sien, c'est-à-dire un très petit domaine exploité à mi-temps, pratiquant la culture biologique et la vente directe. Qu'un tel modèle ne soit pas économiquement généralisable à l'ensemble de l'agriculture suisse, que l'initiative aille en réalité à l'encontre de ce qu'elle promet en faveur de l'environnement comme des consommateurs, il n'en a cure. Ruedi Baumann est prêt à payer n'importe quel prix pour figer l'agriculture dans l'état où il la rêve.

Malgré l'appel à la nostalgie des campagnes de notre enfance, les protecteurs de l'environnement comme les consommateurs ne se sont pas laissé abuser. Ils l'auraient sans doute été plus facilement si Ruedi Baumann ne disposait pas d'un soutien qui est un véritable boulet pour lui, celui de l'entreprise Denner.

Les deux partenaires se désavouent aujourd'hui mutuellement dans la presse. Si le distributeur a contribué à la récolte des signatures, qu'il rémunérait au seuil de ses magasins, il se moque bien de l'agriculture écologique. Au contraire de Coop et de Migros, Denner ne vend aucun produit biologique. Il a pourtant un intérêt évident à l'acceptation de l'initiative. Comme celle-ci entraînerait un effondrement et des prix et de la production, le champion des prix cassés pourrait s'approvisionner à bien meilleur compte sur le marché national et surtout sur celui des surplus internationaux, produits on ne sait ni où ni dans quelles conditions. En soutenant l'initiative comme il le fait, avec des promesses plus que fantaisistes, Denner prend les citoyens-consommateurs pour des imbéciles. Paradoxalement, il est un allié objectif des paysans qu'il voudrait réduire à la famine.

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