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revue de presse

Le lourd tribut payé par la presse au Mali

La colère le dispute à la tristesse dans les journaux après l’assassinat des deux envoyés spéciaux de Radio France internationale à Kidal, en zone touareg, dans le nord-est du Mali samedi. Une série d’arrestations est en cours ce lundi. Et la presse africaine, et européenne, s’interroge sur les responsabilités

Après le choc, les questions. La presse européenne, africaine, en regorge ce lundi, alors que des arrestations sont en cours en relation avec l’assassinat de la journaliste et de son technicien samedi à Kidal, en zone touareg. Tous les deux étaient d’excellents connaisseurs de l’Afrique et des professionnels plus qu’aguerris, selon le portrait qu’en fait leur ancien collègue Cyril Bensimon dans les colonnes du Monde. Ghislaine Dupont, 57 ans, des dizaines de reportages en Afrique au compteur, une volonté maniaque de tout recouper, de tout vérifier. Claude Verlon, 58 ans, un formidable bidouilleur, abonné lui aussi aux reportages compliqués, délicats. Un duo expérimenté, déjà venu à Kidal en juillet pour les élections. Pas des têtes brûlées, confirme la directrice de RFI, Marie-Christine Saragosse, sur le site de la radio mondiale, ainsi que les journalistes de la rédaction sur le site de France 24, la télévision partenaire. Personne ne pense qu’un reportage vaut une vie, dit encore Marie-Christine Saragosse sur RTL. But de leur mission: préparer une «spéciale», une journée comprenant des programmes entièrement consacrés au Mali avec décentralisation d’une partie de l’antenne, qui devait avoir lieu cette semaine. Et qui a bien sûr été annulée.

Sur les réseaux sociaux c’est encore le choc. Le logo Twitter de RFI a été barré d’un ruban noir. «La colère est d’autant plus grande, que nos confrères étaient particulièrement connus sur les ondes de la radio pour l’excellence de leur travail. Au point que pour beaucoup, leur disparition équivaut à un drame familial», écrit Guinée Conakry Info. La tribune ouverte par RFI à ses auditeurs (rfihommage@gmail.com, 1700 messages ce matin) regorge en effet de témoignages souvent poignants, et révélateurs du lien si particulier qui unit la radio à ses auditeurs en Afrique. Mais la politique le dispute vite à l’émotion. «Leur froide exécution est également révoltante parce qu’ils semblent avoir été victimes de leur témérité professionnelle, de leur volonté d’informer en toute objectivité, continue Guinée Conakry Info. C’est ce qui les aura en effet poussés à se rendre à Kidal malgré le refus des troupes de l’opération Serval [l’opération militaire française] de les conduire. Ils ne voulaient pas se contenter des approximations et des «on-dit.»

L’armée française refuse de transporter des journalistes en effet depuis un an, «en raison de «l’insécurité dans cette zone». Mais les deux envoyés spéciaux «ont profité d’un transport de la Minusma (la Mission de l’ONU au Mali), qui continue à accepter des journalistes», explique Libération en citant l’AFP. La Minusma qui regrette peut-être: «Pourquoi se sont-ils mis en danger ainsi, ce qui est arrivé ce samedi est déplorable», commente Abdoulaye Bathily, chef adjoint de la Minusma, justement, dans Le Journal du Mali.

Nombreux coupables potentiels

Trop tôt, et indécent encore de se demander si la situation avait bien été évaluée du point de vue sécuritaire. Ou si le duo n’aurait pas dû, pas pu être accompagné par des gardes du corps à Kidal, d’autant que RFI a déjà payé un lourd tribut à l’information avec deux autres journalistes tués en mission depuis 2001, a rappelé Aurélie Filipetti, la ministre de l’Information, sur RFI justement. Qui a tué les deux Français? Etait-ce leur pays qui était visé, ou leur média, le plus écouté dans la région? Y a-t-il un lien avec la libération des otages d’Arlit, la semaine dernière? «Il y a une forme de prolongement entre ces deux événements qui nous oblige à nous interroger sur ce point», confesse un «bon connaisseur du dossier» dans Le Figaro (qui propose une carte commentée de la région). La rançon est montrée du doigt: Les sommes «irriguent aussi une foule d’intermédiaires […] et suscitent de fortes envies et de fortes jalousies. Certains ont pu se sentir grugés de ne pas avoir touché ce qu’ils pensaient être leur dû. Ils se seraient alors vengés.» Autre possibilité évoquée par Le Figaro: «Selon un officiel malien», les journalistes auraient pu trouver des «informations gênantes sur certains gagnants du marché autour des otages. Ils auraient alors été tués pour éviter qu’ils ne révèlent leur scoop.»

Hypothèse inverse dans Le Journal du Mali: «Ghislaine Dupont et Claude Verlon ont-ils payé le prix de la rançon que n’a pas versé la France pour libérer les otages d’Areva? Si la corrélation est étroite, les terroristes qui ont exécuté les deux journalistes ont lancé un signal clair. Ils règnent encore en maîtres dans le Sahel.» Quels terroristes? «Les Touaregs sont comme fous, ils cherchent les coupables dans toutes les directions», écrit Thomas Hofnung toujours dans Libération. Car la mort des deux employés de RFI «dessert la cause touarègue, explique Le Pays, au Burkina Faso […] Jusque-là, Kidal passait pour être le fief du Mouvement national de libération de l’Azawad [MNLA, indépendantiste touareg], lequel avait même pu bénéficier d’une certaine complaisance de la part de la communauté internationale. Il risque à présent de faire les frais de cette macabre opération. Orchestrée par ses propres dirigeants, des dissidents ou de simples rivaux des milieux islamistes, cette épreuve pourrait lui nuire considérablement.»

Bon nombre de titres africains cependant semblent considérer au moins une certaine implication des Touaregs, sinon leur responsabilité. «Nos deux confrères venaient juste de réaliser une interview avec Ambery Ag Rissa, un des leaders du MNLA», rappelle Maliweb. […] Qui a informé les kidnappeurs de la visite de nos confrères chez Ambéri Ag Rhissa?» assène le site dans son éditorial. Que les assassins soient islamistes ou pas, ils opèrent tous sous la coupe des maîtres de Kidal. Ils se connaissent, se fréquentent, échangent des informations et montent des stratégies, des sales besognes ensemble, comme cet assassinat, ô combien ignoble, de deux de ceux qui nous livrent une bonne et saine information.» Et encore cette question: «Que font la Minusma et «Serval» dans cette ville, si elles ne peuvent pas assurer le minimum de sécurité à des illustres hôtes?»

Paris accusé de complaisance avec le MNLA

«En plein 13 heures ils ont osé faire ça!» s’exclame d’ailleurs en une L’observateur Paalga. Plusieurs titres soulignent l’audace de l’enlèvement et de l’assassinat, en plein jour. Et soulignent une certaine part de responsabilité française. L’Observateur analyse: «Paris, ne l’oublions pas, a toujours entretenu des relations ambiguës avec les Touaregs, une sorte de bienveillance coupable qui a, en partie, fait le lit de la crise qui secoue le Mali depuis 18 mois. Et si Kidal est toujours cette sorte d’enclave et de no man’s land qu’elle est, c’est quelque part du fait du Grand chef blanc et ce sont, à bien des égards, ses errements que nos confrères viennent de payer au prix fort.» Analyse partagée par La Nouvelle Tribune: «Si Kidal échappe aujourd’hui à tout contrôle aussi bien des troupes étrangères que des autorités maliennes, la faute incombe très certainement à François Hollande et à l’ensemble de son gouvernement. Ce sont eux qui ont empêché les troupes maliennes d’investir ce dernier bastion du MNLA […] Malheureusement c’est cette tendance à vouloir «jouer aux copains-copains» avec le MNLA de la part des responsables français, qui pourrait s’être tragiquement retournée contre Ghislaine Dupont et Claude Verlon.» Des hypothèses, des théories qu’on retrouve ainsi associées à la presse pro-gouvernement de Bamako.

Les autorités maliennes et françaises ont ouvert à Paris et à Bamako des enquêtes judiciaires. L’armée française et l’armée malienne ont lancé des opérations de recherches «pour identifier un certain nombre de personnes dans des campements», a indiqué Laurent Fabius, le ministre français des Affaires étrangères sur la radio RTL. Des interpellations ont eu lieu.

Et après? La presse assassinée, titrait en une Libération ce matin. Pourtant, «aucune hésitation. On y retourne», selon tous les journalistes de RFI aussi interrogés par le journal. Même s’ils sont en deuil: sur leurs très nombreux comptes Twitter, partout, un ruban noir.

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