On ne va pas reprocher à Anne Emery-Torracinta de vouloir améliorer une école à la peine. Sur le papier, l’idée de réformer le cycle d’orientation genevois est séduisante: un genre d’école à la carte, qui favoriserait les inclinations des élèves plutôt que de sacrifier ces premières sur l’autel de leurs inaptitudes, qui mettrait un peu de souplesse au royaume calcifié de la fabrique à frustrations. Les forts en thème y trouveraient leur compte, les réfractaires du bahut aussi.

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Mais le passé est coriace. A Genève, le cycle d’orientation a fait l’objet de multiples réformes, depuis que l’idéal de la démocratisation des études fut traduit dans les faits par André Chavanne dans les années 1960. Hétérogénéité, mixité, sections, passerelles, le navire de l’école secondaire n’a cessé de virer de bord au fil des grains et des tempêtes. Après avoir de nouveau séparé les élèves il y a quelques années, voilà qu’on nous propose un modèle où ils seraient ensemble mais qu’à moitié.

Difficile de se montrer raisonnablement optimiste. Car la mise en œuvre – en admettant que le projet ne soit pas que cosmétique – sera un vrai casse-tête pour les professeurs, croulant déjà sous les charges administratives au détriment de leur mission. Or, sans eux, l’échec est programmé.

Il est aussi permis de nourrir des doutes sur le fond. Ces dernières années, l’école a endossé un rôle social: lutter contre les inégalités. Là où, auparavant, on considérait les filières les moins exigeantes comme un moyen d’aider les élèves en difficulté, on voit aujourd’hui une forme d’exclusion. S’il faut tout faire pour donner sa chance à chacun, la condition humaine demeure têtue. L’école ne pourra pas à elle seule combler les lacunes familiales et gommer toutes les inégalités sociales. A poursuivre un idéal inatteignable, elle se condamne à l’échec.

D’autant plus que la culture du bout du lac rajoute une difficulté: le mépris pour l’apprentissage. En dehors du collège, point de salut, croit-on. Tout le reste s’apparente, dans l’imagerie collective, à des options bâtardes. C’est faux, mais terriblement efficace: les déconvenues sont souvent au rendez-vous. Tant que les réformes accréditeront cette erreur capitale et tant qu’il pèsera sur l’école l’injonction de rétablir l’égalité parfaite, on ne fabriquera qu’une machine à rêves. Et à désespérer.