Revue de presse

«Love», le film «porno en 3D» qui peine à séduire la critique

«Tant de bavardages pour si peu d’émotions, tant d’éjaculations pour si peu d’orgasmes», regrette «Paris Match» à propos du nouveau film de Gaspar Noé. La critique est divisée, jusque dans ses jugements mêmes d’une œuvre qu’elle peine à évaluer, entre beauté et voyeurisme

«Gaspar Noé récupère le sceptre de Lars Von Trier» avec un film qui n’est pas «transgressif, mais scandaleux et bruyant», selon La Vanguardia de Barcelone. «Même s’il est toujours imprudent de généraliser, il y a une certaine prépondérance de la chair, de la luxure et de la concupiscence cette année, à Cannes», aux yeux du Guardian britannique. Voilà deux exemples – récoltés par Courrier international – de ce que les critiques de cinéma avaient perçu sur la Croisette en mai dernier, après la projection du film dont on parle beaucoup parce qu’il est en 3D et que les scènes de sexe n’y sont pas simulées: Love.

D’ailleurs, «peu importe que certaines scènes aient été simulées et d’autres non. Ce qui compte, c’est que ces séquences sont magnifiquement filmées», estime Positif. Et Première, de son côté, pose ces questions-ci, en y répondant avec une pirouette dont on pensera ce que l’on veut: «Comment réaliser un grand film sentimental porno? Le sperme est-il soluble dans l’eau de rose? Oui, même si ça peut faire des grumeaux.» Bon appétit. Et bonne soirée au cinéma.

Le film arrive aujourd’hui donc sur les écrans de Suisse romande. Qu’en disent ceux qui l’ont vu en France? On parle surtout du fait que «le sulfureux film de Gaspar Noé n’est pas encore condamné au purgatoire des œuvres pornographiques», écrit Le Huffington Post, puisque la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, est résolument contre la limite d’âge de 18 ans imposée aux spectateurs. Et l’auteur du tout aussi controversé Irréversible a également reçu le soutien appuyé de l’ancien ministre de la Culture Jack Lang, qui a vu dans la décision de la justice une «régression»:

Dans un entretien très remarqué à BFMTV, Gaspar Noé s’est aussi insurgé contre la censure en prétendant que «le sexe masculin peut être montré comme une main ou un visage»: «Il n’y a rien de honteux. Une bite est une bite, tous les hommes en ont une», précise-t-il. «Dans les parcs, on voit bien le sexe des statues. Je ne sais pas pourquoi on continue à s’affoler dès que quelqu’un baisse son froc», se demande le cinéaste. «C’est l’essence de la vie. On vient au monde parce que l’on fait l’amour.»

Il maintient sa position dans Le Matin du jour, où le «film pour faire bander les mecs et pleurer les filles» reconnaît-il, fera scandale: «Sûrement, mais pourquoi au fait? Mon film est destiné à un public adulte car il aborde des thématiques telles que la paternité, la responsabilité, il pose la question de la relation amoureuse dans le temps. Mais le sexe! Des gosses de 12 ans peuvent voir des choses bien plus choquantes sur un simple clic. Ces polémiques sont une perte d’énergie: je filme la chose la plus naturelle du monde et ça devrait faire scandale. Quelle époque! Tout ça n’est pas sérieux.»

Pourtant, « Love est un film qui bande mou», pour La Libre Belgique: «Préposé au scandale […], Gaspar Noé fait rimer porno et ramollo.» Car «comment tenir l’intérêt durant deux heures quinze? Il ne faut pas être Oussama ben Laden pour savoir que l’amateur du genre se fout de la fin comme de sa première burqa. En fait, on observe que le film porno est confronté aux mêmes problèmes que les premières comédies musicales, où les chansons […] ralentissaient, voire gelaient l’action. Chaque scène de lit, bien que joliment photographiée, est interminable, lassante, carrément soporifique.»

Une transgression incompréhensible

Libération, plutôt bien intentionné envers ce cinéaste-là, pense qu’«il est difficile d’imaginer comment un tel film vieillira, tant il se détache aujourd’hui sur le fond chatoyant d’une pornographie cool multi-écrans. Peut-être qu’il finira comme le conservatoire des vieux gestes et sentiments désuets d’une humanité déjà à bout de souffle quand son plus si jeune auteur cherchait encore une dernière bouffée de vie et d’excitation en inventant une transgression que plus personne n’était en mesure de comprendre.»

Pour Paris Match, on n’a pas affaire à «un manifeste transgressif pour le plaisir mais bien à un grand mélo mélancolique sur la dissolution d’une passion et son deuil impossible. Une déambulation psychique dans les méandres d’un amour perdu.» Alors pourquoi «tant de bavardages pour si peu d’émotions», «tant d’éjaculations pour si peu d’orgasmes?» se demande le magazine.

Le site Allociné, qui a recueilli quelques mots essentiels des critiques dans leurs libelles cinématographiques, signale aussi cette perle de Charlie Hebdo: «L’utilisation de la 3D, transformée en argument platement promotionnel d’un porno immersif, n’est jamais aussi belle que lorsque Noé se contente de caresser ses personnages […] comme si le relief créait autour d’eux un cocon indéfinissable que l’extérieur menaçait à tout moment de briser.»

Quelque infantilisme

Télérama pointe, lui, le paradoxe d’un réalisateur qui «a visiblement du talent mais ne peut s’empêcher de se saborder par infantilisme. Alors que la force de Love tient à l’émergence d’une conscience de maturité.» Est-ce parce que «la désinvolture à l’œuvre dans le traitement des personnages, l’ineptie des dialogues, la bouillie psychanalytico-morale qu’ils distillent […] n’aident pas à se passionner pour l’intrigue», juge Le Monde?

Bref, on s’y perd un peu, et le meilleur moyen est sans doute encore d’aller voir ce film – «d’une terrifiante banalité» aux yeux de la Tribune de Genève – pour de bon. Les Cahiers du cinéma ne nous aideront pas en nous disant que «l’absence globale de trouble permet néanmoins de mettre en lumière une composante non négligeable de l’érotisme: si celui-ci n’affleure pas, c’est parce qu’aucune intelligence ne surgit pour le porter.»

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