Il était une fois

Les loyautés du barbier Grangier

Il se joue en Ukraine orientale un drame de l’appartenance. Des gros bras pro-russes empêchent toute manifestation de la cause ukrainienne dans les districts de l’est sous leur contrôle et intimident une population partagée entre deux loyautés. La double appartenance que la paix rendait possible devient, dans la guerre, une trahison passible de punitions, jusqu’à la mort. On est fondé à penser qu’il existe en Ukraine orientale des Bastien Grangier, ce barbier genevois aux allégeances contradictoires, accusé d’avoir pris parti pour la Savoie dans la Genève de la fin du Moyen Age divisée entre les «Eidguenots» pro-suisses et les «Mammelus» pro-savoyards.

La cité genevoise a bien connu le conflit de loyauté. On y est rendu attentif grâce au médiéviste Mathieu Caesar, auteur d’un petit livre novateur et plaisant sur l’histoire de Genève avant Calvin*.

A la veille de la Réforme, la cité est en crise. L’affaiblissement des ducs de Savoie, qui lui avaient assuré près d’un siècle de paix et de prospérité, a provoqué au sein des élites la reprise des luttes de factions, alimentées par de nouvelles tentatives savoyardes de conquête. Sur l’avenir de la ville, sa sécurité, son appartenance géopolitique, deux partis se forment, celui qui croit en une alliance avec les Suisses, sortis puissants des guerres de Bourgogne, et celui qui souhaite maintenir une relation équilibrée avec la Maison de Savoie, si longtemps maîtresse du bien-être genevois.

Le choix, confirmé par le pape en 1513, d’un homme du duc, Jean de Savoie, au siège épiscopal, contre Aymon de Gingins, le candidat de la Commune genevoise et du Chapitre, allume les passions. Sept notables genevois se font admettre à la bourgeoisie de Fribourg, dont Besançon Hugues et Philibert Berthelier. Ils sont suivis en 1519 de quatre-vingts autres.

La Diète suisse ne voit pas la chose d’un très bon œil, Zurich et les cantons de Suisse centrale n’envisageant pas sans suspicion l’élargissement à l’ouest de la Confédération. Berne, de son côté, tient à ses relations avec la Savoie.

A Genève, l’évêque et le duc croient donc possible de détruire le parti Eidguenot. Quatre de ses dirigeants, dont Berthelier puis Amé Lévrier, sont jugés sommairement pour complot contre l’évêque et exécutés. Besançon Hugues et les autres se réfugient à Fribourg où ils réussissent à négocier un traité de combourgeoisie (1526) qui engage également Berne. De retour à Genève, ils acquièrent le soutien d’une partie importante du Conseil général. Le traité est accepté.

Le parti suisse a gagné. Il ouvre la chasse au parti savoyard, baptisé «mammelu» par référence méprisante aux Mamelouks, les miliciens esclaves de l’Empire ottoman. Ses partisans prennent la fuite. Une cinquante sont condamnés à mort par contumace en février 1528, leurs biens saisis et mis en vente.

L’évêque – c’est maintenant Pierre de la Baume – est du côté des perdants. Il cherche à regagner de l’influence en reconnaissant la combourgeoisie avec Fribourg et Berne mais, jugé peu sûr, il n’est pas admis dans l’alliance. Il quitte définitivement Genève, qui cesse d’être la cité épiscopale qu’elle a été pendant mille ans.

Mathieu Caesar ajoute à ce récit connu les détails qui permettent de se représenter les faits aujourd’hui. Ainsi, le procès de Bastien Grangier, en octobre 1526 : le barbier a été vu en conversation avec des Mammelus notoires, ce qui le rend suspect. Interrogé par les syndics, il avoue faire partie de leur «secte». Les syndics lui demandent quelle est cette secte. Grangier répond: ceux qui souhaitent que le duc de Savoie «soit le seigneur suprême en ville». Comme il risque une condamnation à mort, il s’empresse de préciser qu’il ne partage pas cette opinion. Comment le barbier peut-il appartenir à une secte dont il ne partagerait pas les vues? Les syndics le poussent à expliquer pourquoi il s’est rangé du côté des Mammelus. Grangier se justifie alors en disant que c’est «dans la patrie de Savoie», dans les domaines du duc, qu’il gagne sa vie. On appelle ça maintenant «voter avec sa bourse».

L’épisode permet à l’historien de souligner l’intensité et la longévité des liens tissés entre Genève et la Savoie: «Genève n’a pas été un îlot perdu au milieu des pouvoirs qui la convoitaient. La Savoie reste son arrière-pays et beaucoup de Genevois gardent des liens économiques forts avec les campagnes environnantes. Pour certains habitants donc, la continuité politique devait représenter le choix de la paix et de la tranquillité. Les réponses de Bastien Grangier dévoilent en définitive l’existence d’un parti de Mammelus «modérés» favorables au duc mais souhaitant garder l’indépendance de la ville.»

Pour Caesar, Genève a été plus savoyarde que ne le laissent penser les historiens du XIXe, pressés de comparer les Eidguenots genevois combattant pour la liberté contre la Maison de Savoie aux Confédérés luttant contre les Habsbourg. La ville devenant suisse, il était tentant pour eux d’affirmer qu’elle l’était déjà dans son cœur depuis le traité de combourgeoisie de 1526. L’historien lui rend son passé savoyard, moins impopulaire aux yeux de la société médiévale que ne l’a prétendu le récit des vainqueurs.

Au moment où Genève cherche à établir de nouveaux rapports avec son environnement français, il n’est pas inutile de savoir qu’au temps d’Amédée VIII (1383-1454), un chroniqueur bourguignon tenait le pays de Savoie pour «le plus riche, le plus sûr et le plus plantureux» des voisins de la Bourgogne.

* Mathieu Caesar, Histoire de Genève, La cité des évêques (IVe-XVIe siècle), tome I, Editions Alphil, Presses universitaires suisses, mars 2014.