L’ennui avec les leaders charismatiques, c’est qu’ils sont souvent la cause de leur retour à l’état humain. A leur banalisation. C’est ce qui arrive au patriarche et stratège de l’UDC, Christoph Blocher, dont l’ère est en train de s’achever. Sa formation connaît une phase de turbulences et de doutes. L’UDC traverse une crise de leadership que la recherche laborieuse d’un successeur au président Albert Rösti ne fait que souligner. Après le recul de l’UDC zurichoise aux élections cantonales, la perte de 12 sièges au Conseil national, les conflits internes en Argovie, le patinage en Suisse romande, le parti n’avait nul besoin de la démission précipitée de son président, sans remplaçant désigné.

L’éternel parti des «Neinsager»

La campagne pour la votation du 17 mai, où sera soumise au peuple son initiative demandant la suppression de la libre circulation des personnes est mal partie. «La situation n’est pas satisfaisante. Pour le moment, il est difficile de collaborer avec l’UDC», avoue à la presse alémanique Lukas Reimann, président de l’ASIN. Christoph Blocher porte évidemment une large part de responsabilité dans cette situation. Son aura a nettement pâli depuis l’échec des élections fédérales, marquées par l’incapacité des stratèges du parti à comprendre les nouveaux mouvements sociaux, mais aussi les préoccupations des Suisses – coûts de la santé, retraites, climat. Comme si, à Herrliberg, le leader ne comprenait plus son époque. Fidèle petit soldat, la conseillère nationale lucernoise Yvette Estermann se montre ainsi très critique envers les dirigeants, «qui se sont concentrés uniquement sur le thème de l’Europe et des migrations, en oubliant que les gens ont bien d’autres soucis». Pour elle, l’UDC ne peut pas être l’éternel parti des Neinsager.

Les discours provocants contre les moutons noirs, les faux invalides ou la dictature de Bruxelles se sont banalisés

Christoph Blocher peine pourtant à s’effacer. Il entend toujours dicter le choix du futur président. Alors chacun reste suspendu à sa parole. «Quand j’ai besoin d’une décision, je dois téléphoner à Herrliberg», admet Lukas Reimann. Christoph Blocher subit pourtant le sort de tous les leaders charismatiques. Un jour, ils deviennent encombrants. Leur révolution opérée, leur raison d’être disparaît, leur discours perd de sa magie et entre dans la routine. Max Weber disait que le charisme n’est que la croyance d’un groupe d’individus dans les qualités extraordinaires d’un homme. Que la croyance disparaisse et le charisme suit. Bien sûr, sous l’impulsion du tribun zurichois, l’UDC est devenue le premier parti de Suisse, elle a décroché son deuxième siège au Conseil fédéral, elle a imposé son initiative «Contre l’immigration de masse». Et surtout dicté l’agenda politique. Ses élus aspirent, eux, à la respectabilité, à s’insérer dans le système hier encore décrié. Et finalement, les discours provocants contre les moutons noirs, les faux invalides ou la dictature de Bruxelles se sont banalisés.

Le crépuscule des géants

Certes, l’UDC privée de la magie de son leader historique ne va pas s’effondrer. Son potentiel électoral et la faiblesse de ses concurrents lui garantissent encore la première place. Mais elle ne parvient plus à imposer ses thématiques. La droite national-conservatrice n’arrive plus à infléchir la politique sociale et économique, la réforme des retraites, la maîtrise des coûts de la santé, ou les relations avec Bruxelles. Il arrive que les géants entraînent leur entreprise dans leur propre crépuscule.


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