opinions

L’UDC, où droite et gauche se confondent parfois

Clairement positionnée à droite de l’échiquier politique, l’UDC n’en est pas moins un parti complexe, qui concilie parfois des intérêts contradictoires, et de droite et de gauche. Cette ambiguïté trouve sa source dans son histoire et dans l’évolution idéologique que son champion, Christoph Blocher, a prônée ces deux dernières décennies

L’UDC, un parti où droite et gauche se confondent parfois

Les observateurs de la vie politique n’ont pas manqué de s’étonner de certaines contradictions apparentes dans le discours de l’UDC à l’occasion de la campagne sur «l’immigration de masse». Bien ancrée sur le flanc droit de l’échiquier politique, elle n’a en effet pas hésité à s’ouvrir à maintes préoccupations de gauche, comme la sous-enchère sur le marché du travail. Ces observateurs se sont ainsi demandé pourquoi ce parti soudain si sensible aux soucis des travailleurs s’opposait systématiquement aux propositions de la gauche, sur l’aménagement du territoire ou les mesures d’accompagnement.

Est-ce si paradoxal? L’UDC plonge ses racines dans le mouvement conservateur qui prend corps à la fin du XIXe siècle sur la droite du radicalisme majoritaire, alors déchiré entre une aile gauche, proche du socialisme naissant, et une aile proche des milieux industriels et financiers. Les paysans, pourtant largement subventionnés par l’Etat radical depuis les années 1880, se sentent abandonnés.

Le conservatisme protestant de ce temps puise à différentes sources: les conservateurs-libéraux des villes qui s’intéressent à la préservation du paysage national; des groupes proches des arts et métiers qui jugent les radicaux trop modérés; la verve populiste d’Ulrich Dürrenmatt, grand-père de l’écrivain, qui enthousiasme les campagnes bernoises. Plus globalement, les milieux agricoles se coalisent au sein de l’Union suisse des paysans, fondée en 1897 et empreinte du nationalisme naissant.

Ces différents conservatismes se rencontreront à la faveur de la guerre. En 1917 et 1918 se constituent des partis agrariens et de bourgeois (PAB) à Berne et Zurich, qui venaient d’adopter le suffrage proportionnel. Dans leur hostilité au radicalisme et au socialisme, ils nouent d’étroites relations avec divers mouvements marqués à droite, comme l’Alliance populaire pour la neutralité de la Suisse qui combat l’adhésion à la SDN, voire anti-étrangers.

Forte de ses victoires enregistrées lors des premières élections fédérales à la proportionnelle, le PAB fléchit ensuite, se fixe dans l’orbite des radicaux, qui demeurent le parti pivot du système gouvernemental, et obtient un siège au Conseil fédéral, qu’occupera Rudolf Minger, en 1929. Le parti est néanmoins tiraillé entre une aile droite et une aile gauche.

La première se tourne vers les idées corporatistes et n’hésite pas à s’allier avec certains Fronts en vogue dans les années 1930, comme la Heimatwehr dans le canton de Berne. D’un autre côté s’impose le mouvement des Jeunes paysans, qui travaille à une initiative dite de crise avec les syndicats et les démocrates, un parti issu du radicalisme de gauche et puissant dans les Grisons et à Glaris. Jugée trop étatiste, elle échouera devant le peuple en 1935.

Il n’empêche que la gauche, longtemps rebutée par le caractère réactionnaire qu’elle croit discerner chez les paysans, cherche désormais le contact avec eux: l’idée d’une alliance entre paysans et ouvriers prend corps. Cette dimension «gauchisante» du PAB marquera particulièrement la section vaudoise alors que les Jeunes paysans seront bientôt marginalisés après quelques succès retentissants.

Le second après-guerre consacre l’arrimage définitif du parti agrarien au centre droit helvétique. Dans les années 1960 et 1970, par rejet du mouvement soixante-huitard mais aussi sous la pression d’une extrême droite en gestation, le PAB entend montrer sa capacité à fédérer les classes moyennes et fusionne avec les démocrates grisons et glaronais en 1973. Le nouveau parti prend le nom d’UDC/PAB, puis d’UDC en 1976. Les résultats électoraux du nouveau parti stagnent cependant, loin de ceux des radicaux et du PDC.

Mais l’UDC est en train de se transformer. En 1977, Christoph Blocher s’empare de la présidence de la section zurichoise et ne tarde pas à renouveler complètement tant son idéologie que ses méthodes de campagne. Au nom des intérêts de la nation qu’il estime bradés par la gauche et un centre à ses yeux trop perméable au discours «gauchisant» à la mode, il muscle le discours de son parti sans s’écarter d’une approche très libérale de l’économie.

L’UDC s’ouvre aux milieux urbains et s’organise autour d’un réseau associatif comme dans les années 1920. L’ASIN lui offre une base d’action idéale. La votation sur l’EEE permet à la «nouvelle» UDC de peaufiner son discours articulé sur le refus de toute organisation internationale, l’idéal patriotique et la libre entreprise. Avec l’aide d’un populisme anti-étrangers, elle va atomiser les petits partis à sa droite, dont celui des automobilistes, avant de ronger le flanc droit des radicaux, des libéraux, héritiers des libéraux-conservateurs romands, et du PDC. Trois partis qui lui avaient laissé le contrôle du discours patriotique dans les années 1990 alors que le passé de la Suisse était attaqué de toutes parts.

Mais comment l’UDC, incarnation du libéralisme conservateur moderne, a-t-elle pu raccrocher des thèses plutôt à gauche pour défendre son initiative? On sait qu’elle aimante nombre d’anciens électeurs socialistes déboussolés par un PS coincé dans son dilemme historique: comment revendiquer un Etat plus fort tout en reniant l’idée de nation…

Mais il y a un autre élément, en lien avec son propre passé. Bien que favorable à un libéralisme économique support de la liberté elle-même, elle ne le veut pas sans entraves. Avec le philosophe Hayek auquel Blocher se réfère, elle érige habilement des barrières à la liberté, mais non étatiques et justifiées par le seul intérêt national. Les possibles intrusions de la bureaucratie sont recouvertes par les intérêts supérieurs, ou supposés tels, de la nation, et non de l’Etat.

Politologue, historien. Auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire des idées et des partis politiques en Suisse

L’UDC érige habilement des barrières à la liberté, mais non étatiques et justifiées par le seul intérêt national

Publicité