L’élection complémentaire au Conseil d’Etat vaudois et les élections générales dans le canton de Zurich ne sont guère comparables. Les contextes sont totalement différents. Mais un point commun les relie: elles constituent une défaite indiscutable pour l’UDC. Certes, contrairement à son homologue vaudoise, l’UDC zurichoise a franchi le seuil du gouvernement, mais son second siège, pourtant solidement installé, a été conquis sans gloire et, surtout, accompagné d’une lourde défaite au Grand Conseil (-9 sièges).

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Ces piètres performances s’inscrivent dans une tendance négative marquée par une série de revers, y compris sur le terrain des votations populaires. L’actuel fléchissement de l’UDC a débuté avec l’échec de son initiative dite de mise en œuvre de l’initiative sur le renvoi des étrangers criminels, à ses yeux imparfaitement réglée par la loi d’application. Puis ce fut la loi d’application de l’initiative sur l’immigration de masse qui tourna à la confusion des amis de Christoph Blocher.

Problème inédit

Quels enseignements tirer de ces événements? Lire dans ces résultats la préfiguration des élections fédérales de cet automne serait hardi. L’UDC a démontré à maintes reprises sa capacité de déjouer les pronostics. Elle dispose d’un électorat protestataire qui pourrait encore donner de la voix. Mais on ne peut nier que le parti fait face à un problème inédit. Peut-être le candidat vaudois ne correspondait-il pas à l’ambiance du moment dans le canton; sans doute le scepticisme écologique de l’UDC n’est-il pas un argument de vente ahurissant dans le contexte actuel. Mais borner l’analyse à ces constats serait trop superficiel.

L’UDC semble en réalité toucher aux limites de sa pensée politique. Elle est sortie au début des années 1990 de sa situation d’obscur parti de centre droite en perte de vitesse en s’appuyant sur une philosophie politique fondée sur la jonction de deux pensées a priori antinomiques: le néolibéralisme, propagé depuis une décennie comme réponse à l’effondrement de l’Etat-providence, et un néoconservatisme appelé à contrecarrer le postmodernisme imbibé des idées soixante-huitardes qui avaient inondé la gauche socialiste et écologiste.

Fonction identitaire

En d’autres termes, l’UDC, nourrie de la pensée de l’économiste Friedrich von Hayek, admet que la rivière de la liberté économique est susceptible de déborder de son lit. Mais le seul moyen d’endiguer ses excès potentiels ne réside pas dans l’Etat technocratique, cher aux libéraux, radicaux et socialistes, mais dans la nation, restaurée dans une fonction identitaire que les années 1960 avaient voulu anéantir. Blocher fera office de tribun mais aussi de théoricien de cette UDC «nouvelle», comme l’ont appelée maints politologues, oubliant que l’UDC renouait de la sorte avec le premier mouvement agrarien né durant la Première Guerre mondiale sur la droite du Parti radical.

L’UDC, en conciliant un discours libéral et national-conservateur, a ainsi repoussé la gauche, cantonnée dans son rejet de la Suisse «bourgeoise» à travers une critique de son passé même lointain, mais aussi la droite «classique», accusée d’avoir déserté ses idéaux patriotiques au nom d’un pragmatisme gestionnaire. Elle absorbera de larges pans de cette dernière et injectera dans son discours des éléments dits «populistes», comme l’anti-élitisme et le rejet de l’étranger, qui achèveront de lui attirer un électorat populaire abandonné par la gauche.

Vide intellectuel

Mais les succès de l’UDC ne cachent pas la vacuité de ses propositions concrètes. Hostile à toute démarche lancée par l’Etat, son discours relatif à la conduite de celui-ci, au-delà de la préservation des subventions destinées à l’agriculture pour des raisons patriotiques, tourne à vide: exiger une saine gestion comme unique réponse aux soucis des gens n’est peut-être pas faux mais mérite des explications qui vont au-delà de diatribes anti-européennes plus psalmodiées qu’insérées dans une argumentation cohérente.

La question devrait alerter ce parti. Comment revendiquer une participation aux affaires publiques avec un discours qui ne dit plus rien sur l’Etat, sinon qu’il ne devrait pas exister? La comparaison avec les Verts est cruelle: alors que leur parti est né lui aussi dans l’obsession anti-système des années 1970, il s’est moulé dans un discours de gauche classique au point de se substituer à la social-démocratie, elle aussi d’ailleurs en difficulté à Zurich, pour ne pas parler de l’Allemagne.

Or l’UDC, qui ne s’est jamais approprié une nouvelle vision de l’Etat moderne, a échoué à prendre la place du PLR, comme elle l’espérait. Pour sortir du vide intellectuel qui est désormais le sien, elle pourrait commencer par revoir sa position sur l’accord-cadre. En instaurant l’arbitrage pour résoudre les conflits avec l’UE, cet accord a puisé dans un produit institutionnel quasiment inventé en Suisse: l’UDC qui prétend représenter la «vraie» Suisse devrait en être fière.

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