Ma semaine suisse

L’UE diabolisée

Le discours des milieux économiques, et d’Economiesuisse en particulier, ne présage rien de bon pour expliquer aux citoyens les enjeux d’un futur accord constitutionnel avec l’UE, écrit notre chroniqueur Yves Petignat. L’Europe a pourtant évolué sur ce point

Si les grands patrons d’Economiesuisse veulent vraiment améliorer leurs conditions d’accès au marché unique, qu’ils cessent donc de diaboliser l’Europe! Et rendent acceptable par le peuple un futur accord-cadre entre la Suisse et l’Union européenne réglant l’accès de nos entreprises sur le marché unique. En écoutant, puis en réécoutant, l’intervention finale de Monika Rühl, présidente de la direction d’Economiesuisse, lors de l’émission «Arena» de la tv alémanique, vendredi de la semaine dernière, nous avons eu un doute sur ses intentions réelles. Après avoir dressé un tableau plutôt déprimant de l’UE actuellement, la patronne des grands patrons a surtout argumenté au final en listant les conditions inacceptables par son organisation. Et en premier lieu l’intervention de la Cour de justice de l’UE, les fameux «juges étrangers».

Spectre des juges croque-mitaines

Bien sûr, celle qui fut auparavant secrétaire générale du Département fédéral de l’économie n’a pas manqué d’insister sur l’importance pour les entreprises suisses d’exportation de disposer d’une sécurité juridique et d’un cadre clair dans leurs relations commerciales avec l’UE. Mais le simple citoyen en aura surtout retenu que les «27» – puisque Brexit il y a eu – est moins un partenaire économique qu’une puissance dominatrice. Prête à ne rien céder à la Suisse. Cette vision antagoniste est à la fois fausse et inquiétante.

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Fausse, car elle ne tient pas compte de l’évolution des négociations entre Berne et Bruxelles. Quiconque lit la presse suisse, et notamment Le Temps, sait que la position des négociateurs européens a beaucoup évolué. Bruxelles aurait fait d’incontestables concessions sur le rôle dévolu à la Cour de justice de l’UE, selon la presse dominicale alémanique.

En cas de différend, les juges européens seraient bien sûr seuls compétents pour interpréter le droit de l’UE. Mais au sein d’un comité mixte, la Suisse aurait toute latitude pour faire valoir ses propres règles, en échange de mesures de compensation. La seule question qui resterait à trancher est celle de la proportionnalité des compensations, si l’une des parties s’estimait lésée. Cette évaluation pourrait être attribuée à trois juges arbitraux désignés par Berne et Bruxelles. Une telle solution, atteignable, devrait nous inciter à faire disparaître du vocabulaire courant l’épouvantail des «juges étrangers». Dès lors, on peine à comprendre que les dirigeants d’Economiesuisse n’aient pas fait leur aggiornamento et continuent à faire peur avec ces juges croque-mitaines. Un spectre que l’UDC ne manquera pas, elle, de continuer à agiter.

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Préparer l’opinion publique

Cela est inquiétant. Même si un accord devait être paraphé cette année encore, il faudra bien attendre deux ou trois ans avant sa ratification. Qui en Suisse passera fatalement devant le peuple. Or on ne prépare pas l’opinion à un tel vote en deux mois. Les partis ont déserté la scène et ne bougeront pas avant les élections fédérales de 2019. On peut oublier les petits patrons de l’USAM, dont l’organisation est tenue en mains par des dirigeants proches ou membres de l’UDC. Entre banques cantonales, grands établissements financiers ou banques privées, les intérêts de la place financière son totalement divergents. Il ne reste donc que les grands patrons d’Economiesuisse. Qui ne semblent pas avoir retenu la leçon de leur défaite lors du vote sur l’initiative «contre l’immigration de masse». A décrire le partenaire européen sous les traits du diable, on ne peut pas s’étonner que le peuple refuse de pactiser avec lui.

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