Charivari

La luge ou le temps retrouvé

La luge plutôt que le ski et les pistes bondées. Le jeûne plutôt que les achats et les repas chargés. Décroissance oblige, la société s’allège. Jusqu’à la disparition? s’inquiète notre chroniqueuse

Dimanche, au bord de l’Arve, je croise des amis, fans de ski. Ils reviennent d’une semaine de vacances, bronzés et épanouis. Une mine que j’attribue spontanément aux joies des pistes. «Le ski? Non merci, c’est fini!» Cette année, ils ont lugé. Les deux parents et les deux adolescents ont sorti la Davos vintage, ils ont visé un champ pas trop exposé au soleil derrière leur chalet et ils l’ont dévalé à tour de rôle sur la fameuse monture de bois et d’acier.

That’s it? Oui, c’est tout, assurent-ils, le regard réjoui. «On a eu les joies de la vitesse, sans les inconvénients des stations. Pas d’attente aux caisses, ni de bouchons dans la circulation. Aucun danger d’être avalé par une avalanche ou tranché en deux par un snowboardeur allumé. Et un gain de temps, si tu savais! La luge, c’est un one shot. Après, tu cuisines, tu bouquines, tu te balades, tu regardes le ciel rosir, tu joues au Cluedo, tu fais des photos… Tu retrouves miraculeusement ta journée.»

Jeûne et vieux

Le temps retrouvé, voilà le grand sujet. Quelques pas plus tard, au bord du Rhône cette fois, j’évoque une autre amie qui a profité de cette semaine de vacances pour jeûner. Des bouillons, des jus de fruits, des jus de légumes, rien de solide, de gras ou de sucré. Le corps se nettoie, la tête se vide. Sensation d’apaisement et de légèreté.

Sur ce sujet: Jeûne et ton corps te dit merci!

Mais surtout, là aussi, un formidable gain de temps, consacré d’ordinaire à faire les courses, préparer le repas et manger. «Tu réalises le côté mécanique de ta vie, a-t-elle observé. Le côté robotique et aliéné. Avec des tâches qui te stressent et qui pèsent sur ta liberté. Je vais essayer de prolonger cette idée du moins pour le mieux», a conclu cette mère de famille dont les enfants ont déjà quitté le foyer.

Tout le monde pense décroissance, vise la frugalité. Et ce n’est pas qu’une question de génération. A 50 ans, c’est normal de commencer à freiner sur les excès, mais le trend touche plus large. Les jeunes que je connais ne veulent plus perdre leur vie à la gagner. Ils envisagent le travail comme une option, pas comme une identité. Ils ne seront pas ce qu’ils font. Ils s’affranchissent avant même de s’affilier.

Sang glacé

J’admire ces abstinents qui, dans ce mouvement décroissant, prennent aussi soin du climat. Mais ce sont des ovnis pour moi. Alcool, gourmandises, travail à tous les étages, fêtes en bande et danse par-dessus le marché, je carbure à vitesse grand V. Et j’avoue, j’ai la nostalgie d’un temps où l’on flambait, où l’on se consumait sans arrière-pensée. J’ai peut-être trop aimé les années 1980, quand Talk Talk chantait It’s my Life, je ne sais pas. Mais cette société du moins et de l’effacement (jusqu’à la disparition?) me glace le sang, parfois.


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