Au terme de six jours et, surtout, de quelques secondes d'images télévisées, la crise des otages en Somalie a fini par acquérir un statut de réalité. Comme ce fut le cas au Burundi en juin 1996, ou en Tchétchénie six mois plus tard, le Comité International de la Croix-Rouge est placé à nouveau au cœur d'un tragique cas d'école: victime de ce que l'on nomme un conflit «déstructuré», faute de terme plus adéquat.

Certes, le CICR en est venu entre-temps à se poser la question fondamentale de savoir s'il pouvait continuer d'assumer tous les volets, ou peu s'en faut, de l'aide humanitaire dans ces pays; certes, on a appris aux délégués et collaborateurs qu'il était essentiel d'être «en prise» avec le terrain, d'y connaître au mieux les principaux acteurs; certes, on leur répète à l'envi qu'il faut appliquer de manière très stricte les règles de base de sécurité. Mais, c'est une évidence, tout cela ne suffit pas, ou plus. C'est par définition que ces conflits échappent presque à tout contrôle. C'est par définition que les expatriés y courent des risques certains, que tous connaissent. L'un des rôles du CICR, précisément, est de rendre ce genre de conflits un peu moins «déstructurés». Par de moyens divers, passant entre autres par les coutumes et les chefs locaux, ses délégués tentent de convaincre du bien-fondé des règles que contiennent les Conventions de Genève. Dans ce contexte, la polémique qui entoure la diffusion des images de l'enlèvement finit de paraître totalement paradoxale. Car, de manière aussi emblématique qu'au Burundi ou en Tchétchénie, le CICR est ici victime des pratiques qu'il entend faire disparaître, puisque la prise d'otages est fermement interdite par le droit humanitaire. Plus paradoxal encore: c'est aujourd'hui la télévision suisse – et non les «combattants» somaliens – qui se voit accuser en quelque sorte de violer les Conventions de Genève en permettant que les otages soient «exposés à la curiosité publique».

Au-delà d'une querelle qui oppose systématiquement dans ce genre de cas – comment pourrait-il en être autrement ? – médias et négociateurs, on a beau jeu de proclamer ici que les Conventions de Genève ne s'appliquent pas, puisque «le pays n'est pas en situation de guerre». Certes, un média n'est pas un Etat et n'est donc aucunement soumis au respect des Conventions. Mais clamer cette absence de guerre revient en fait à nier l'existence des conflits «déstructurés», qui sont la règle aujourd'hui. Et ne pas vouloir, d'une manière ou d'une autre, compenser l'absence d'ordre étatique, c'est aussi ajouter aux difficultés du CICR pour propager le respect universel du droit humanitaire.

S'il est une seule chose claire que montre cette polémique, cependant, c'est bien que, face aux méthodes sans foi ni loi des «combattants» somaliens, le désarroi est également partagé chez les journalistes et à la direction du CICR. Les uns l'ont démontré en agissant trop vite, les autres en réagissant trop tard.

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