Pour un peu, l'événement ferait rétrograder l'unification allemande au rang de simple péripétie. C'est désormais à l'échelle de tout le continent que l'Europe met officiellement fin à quatre décennies de trajectoires divergentes. Certes, comme pour ne pas se montrer trop gloutonne, l'Union européenne se contentera dans un premier temps de tirer à elle la moitié de ces pays qui, depuis qu'ils se sont eux-mêmes éjectés du bloc de l'Est, restent placés dans des sortes de limbes centre-européennes. Mais ce n'est que pour mieux parfaire ensuite, c'est-à-dire à peine engagée la prochaine décennie, cette réconciliation que l'on n'a pas tort de qualifier d'«historique».

Historique, pourtant, ne veut pas dire dénuée d'arrière-pensées. Il y a huit ans, le chancelier Helmut Kohl avait décidé d'avaler en deux coups de cuiller à pot cette moitié de l'Allemagne brusquement restée sans maître et qui ne demandait pas mieux. Aujourd'hui, même les Allemands se montrent extrêmement réticents face à un élargissement à «l'autre Europe» qu'ils étaient pourtant parmi les seuls à réellement côtoyer et qu'ils s'échinaient à vouloir rapprocher. Il est vrai que pendant la guerre froide, ce genre de déclarations d'intention ne comportait aucune obligation d'achat et que les Allemands réunifiés, se sentant toujours à l'étroit avec leurs frères retrouvés de l'Est, hésitent maintenant à ouvrir la porte à des cousins dont la ressemblance s'est effacée devant un seul trait distinctif, celui d'être désargentés.

Ces réticences allemandes seraient moins graves si elles ne venaient s'ajouter à toutes celles qui, se croisant les unes les autres à l'intérieur de l'Union européenne, ont fini d'installer ce paradoxe surprenant: aujourd'hui, les seuls promoteurs vraiment déterminés de l'élargissement de l'Union sont ceux – Grande-Bretagne en tête – qui souhaitent la rendre totalement inoffensive car beaucoup trop vaste pour prendre la moindre initiative concertée. Alors que, il y a à peine quelques mois, on jugeait impossible à Bruxelles une expansion à cette échelle qui ne serait pas précédée d'une réforme en profondeur des institutions européennes, pareille réforme est désormais remise à plus tard. Autant dire sans doute à jamais dans une Europe qui, dès aujourd'hui, pourrait se trouver en élargissement perpétuel.

Que souligner dès lors? Les plus indulgents salueront le fait que l'unification européenne se réalise néanmoins, malgré les difficultés budgétaires environnantes et malgré cette somme de réticences. Les autres railleront au contraire une Union européenne qui, tout à la fierté de s'agrandir, a fait de ce développement une fin en soi. Une Europe certes en mouvement mais qui, n'ayant pas pris le temps de s'arrêter pour savoir où elle allait, sera chaque fois plus désorientée devant les difficultés.

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