Il était une fois

L’Ukraine pour débutants

La division historique de l’Ukraine entre l’Est et l’Ouest pèse sur les comportements. Mais l’enjeu, aujourd’hui, est moins géopolitique que politique: c’est celui de la démocratie. Par Joëlle Kuntz

Il était une fois

L’Ukraine divisée entre l’Europe et la Russie: si ce n’est pas une fatalité, c’est une histoire ancienne qui marque ce territoire riche de tout sauf de liberté. Faisons commencer le récit qu’elle se donne à l’âge de sa splendeur, à partir du IXe siècle, quand les Varègues scandinaves se sont emparés des terres noires généreuses baignées de quatre fleuves, le Don, le Dniepr, Dniestr et le Bug, entre l’Oural et les Carpates. Oleg, fils de Rurik, a fait de Kiev sa capitale. Ses successeurs la construisent et la fortifient. Vladimir Ier la convertit au christianisme orthodoxe. Au XIe siècle, Jaroslav lui donne la Porte dorée et pose les fondations de sa cathédrale, Sainte-Sophie. Sous Vladimir II, le faste de Kiev rivalise avec celui de Byzance. Puis viennent les guerres de succession, l’affaiblissement. Fin du premier épisode.

Le suivant est l’invasion mongole. En 1240, Kiev est pillée, incendiée et ses habitants massacrés. Les populations de la plaine se réfugient à l’abri des Carpates, à l’ouest. Elles se réorganisent autour de Lviv, réussissant à garder leur quant-à-soi pendant une centaine d’années sous la suzeraineté du grand-duc de Lituanie. Puis la Pologne s’en empare, avec tout l’ancien territoire de la dynastie varègue.

Pendant ce temps-là, deux phénomènes se sont produits. Dans la steppe méridionale, les populations de chasseurs, de pêcheurs ou d’agriculteurs ont résisté aux Mongols en formant des groupements autour de leurs foyers fortifiés: les Cosaques. Ils sont unis par leur discipline militaire, sous la conduite d’un «hetman» (capitaine) élu. L’un d’eux, l’hetman Khmelnitski, anéantit l’armée polonaise en 1648, entre dans Kiev où il proclame l’Hetmanat ukrainien. Il rêve de fédérer toutes les républiques cosaques et de reconstruire un Etat ukrainien.

Le deuxième phénomène va à l’encontre de ses projets. En Moscovie, Ivan IV le Terrible a brisé la tutelle mongole, il a acquis le titre de tsar et mène une politique de puissance en revendiquant une filiation avec la dynastie varègue. L’hetman Khmelnitski croit pouvoir compter sur l’appui de ce roi orthodoxe pour expulser les Polonais. En 1654, il fait acte d’allégeance en échange du maintien de l’autonomie cosaque. Après sa mort cependant, le tsar scelle la paix avec la Pologne par le traité d’Androussovo (1667), qui partage l’Ukraine en deux: la Pologne reçoit la partie occidentale jusqu’au Dniepr. La rive gauche du fleuve, avec Kiev, revient à la Moscovie, dont les habitants sont bientôt appelés «Rus», l’ancien nom varègue. L’Ukraine devient «la petite Russie». Fin du deuxième épisode.

Le suivant est encore celui des partages. La Russie traite l’Ukraine comme son bien. Pierre le Grand lui fait payer très cher la tentative de libération menée en 1709 par l’hetman Ivan Mazeppa, en alliance avec le roi de Suède. Plus tard, Catherine de Russie impose le servage à tous les paysans ukrainiens, fait massacrer les Cosaques, les disperse ou les embrigade dans l’armée impériale. Elle se montre à Kiev dans une féerie organisée par Potemkine pendant laquelle elle entretient l’empereur autrichien Joseph II du troisième partage de la Pologne. En 1795, l’Etat polonais disparaît. La Russie garde l’Ukraine orientale, le plus gros morceau, tandis que l’Ukraine occidentale – la Galicie – passe à l’empire austro-hongrois.

En 1812, le projet de Napoléon de restaurer un Etat cosaque, la Napoléonide, échoue à la Berezina. Après quoi, le tsar fait disparaître le mot «Ukraine» du vocabulaire russe. La langue ukrainienne est interdite. Fin du troisième épisode.

Le quatrième commence avec l’effondrement de l’empire tsariste, en 1917. En novembre, Kiev proclame la République ukrainienne, aussitôt reconnue par l’Angleterre et la France mais déclarée hors-la-loi par le gouvernement bolchevique, qui dépêche une armée. La priorité de Lénine étant de mettre fin à la guerre avec l’Allemagne, il lui cède l’Ukraine au traité de Brest-Litovsk (1918). Berlin en fait un protectorat, l’occupe et s’y nourrit.

Dans le chaos monstrueux qui suit la défaite des empires centraux, l’Ukraine devient le champ de bataille de toutes les ambitions. S’y affrontent pendant trois ans les armées polonaises de Pilsudski, les armées blanches anti-bolcheviques de Denikine et Wrangel, l’Armée rouge de Trotski, l’Armée noire des paysans anarchistes de Makhno et l’armée ukrainienne, divisée entre pro-alliés, pro-allemands et pro-bolcheviques.

Les rouges triomphent. Broyée, l’Ukraine sort de l’épreuve divisée entre la Russie soviétique, qui garde la partie orientale avec Kiev, la Pologne, qui garde la Galicie, et la Tchécoslovaquie nouvellement créée, qui en reçoit un morceau, appelé Ruthénie subcarpatique.

L’arrangement est rompu par le pacte germano-soviétique de 1939. Hitler donne l’Ukraine polonaise à Staline. En 1941, l’Allemagne nazie la reprend, avec l’Ukraine soviétique, sur sa route vers Moscou. En juillet 1944, Hitler vaincu, l’Armée rouge est de retour. Les indépendantistes, accusés de collaboration avec l’Allemagne, sont exécutés par milliers, les terres recollectivisées, les paysans déportés. Pendant près de cinquante ans, l’Ukraine est une République socialiste soviétique, avec les bas et les hauts. Fin du quatrième épisode.

En août 1991, après l’effondrement de l’URSS, l’Ukraine proclame son indépendance. Quelle indépendance? A Kiev, la statue de Lénine, au bas du boulevard Chevtchenko, a tenu jusqu’à dimanche dernier. Elle approuvait comme ironiquement les boutiques Vuitton et Gucci, où les oligarques viennent étaler leur réussite. Le cinquième épisode, c’est le refus des oligarques, de leur police et de leurs protecteurs, en Russie. C’est une aspiration à une Ukraine démocratique. Il se trouve que l’Europe en personnifie l’utopie.

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