Aung San Suu Kyi a donc été condamnée lundi pour incitation aux troubles publics et violation des règles sanitaires liées à la propagation du Covid-19. Entre autres prétextes, quasi tous qualifiés de «fallacieux» par l'ensemble de la presse. Elle va devoir passer deux ans en prison, et c’est une première peine prononcée contre l’ex-icône de la démocratie birmane (voir nos archives jusqu’à 1998) poursuivie par la junte militaire, qui a suscité de vives inquiétudes dans la communauté internationale.

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Face à ces critiques, le chef de la junte a fait savoir dans un communiqué à la télévision que cette peine de prison, tout comme celle – identique – infligée à l’ancien président Win Myint (photo), avait été réduite de quatre à deux ans. Un porte-parole a aussi dit à l’Agence France-Presse qu’ils ne seraient pas conduits dans leurs lieux de détention pour le moment mais «devraient faire face à d’autres accusations»: «Une condamnation qui en annonce d’autres», confirme Courrier international.

La lauréate du Prix Nobel de la paix 1991, aujourd’hui âgée de 76 ans, est assignée à résidence depuis le coup d’Etat du 1er février qui a brutalement mis un terme à la transition démocratique en cours en Birmanie depuis 2010. Jugée depuis juin, elle est inculpée pour une multitude d’infractions: sédition, corruption, fraude électorale, etc. Mais de nombreux observateurs dénoncent un procès politique, qui a pour but de neutraliser la gagnante des élections de 2015 et de 2020. Celle-ci devrait aussi toutefois répondre de son inertie face aux massacres des réfugiés musulmans rohingyas.

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L’hebdomadaire japonais Nikkei Asia précise que «le procès s’est tenu à huis clos» et qu’il a été interdit à l’équipe de défense d’Aung San Suu Kyi – «cette icône tombée en disgrâce aux yeux de la BBC» – de parler à la presse. Car, selon la junte, ses propos «pourraient entraîner des manifestations et déstabiliser» l’ordre public. Mais ce «procès truqué» pour la Haute commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, Michelle Bachelet; cette «destruction effrénée des libertés» pour Amnesty International; ce «verdict à motivation politique» pour l’Union européenne; cette «tentative effroyable d’étouffer l’opposition» selon Londres; cette «décision grotesque et corrompue du tribunal»: dans son énumération des ulcérations, Ouest France est bien obligé de constater qu'«Aung San Suu Kyi n’est pas au bout de ses peines».

Le magazine numérique Irrawaddy.com, créé par des Birmans en exil en Thaïlande en 1992 pour documenter les violations des droits de l’homme en Birmanie, rappelle qu’elle «est inculpée dans dix autres dossiers, tous étant considérés comme des fabrications d’ordre politique. Il s’agit notamment de possession illégale de talkies-walkies, de corruption et d’infraction à la loi sur la divulgation des documents confidentiels. […] En cas de nouvelles condamnations, elle pourrait faire face à un total de plus de cent ans de prison. Une façon, indique le site, de l’éliminer de façon permanente de la vie politique.»

«Car Aung San Suu Kyi reste extrêmement populaire», poursuit Courrier int', alors que, «pendant ce temps, l’armée se déploie dans tout le pays et bombarde les régions ethniques. La population continue pourtant de résister, en dépit de dix mois d’une terrible répression», selon l’analyse de La Croix. Le parti de l’ex-dirigeante, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), avait remporté une large majorité des sièges lors des élections de novembre 2020.

Une colère sans fin

Non, «depuis février, la colère de la population birmane ne faiblit pas […]. Au moins 1141 personnes ont été tuées en dix mois par les forces de sécurité du régime, selon l’Association d’assistance aux prisonniers politiques (AAPP). Dimanche 5 décembre, au moins cinq personnes ont aussi été tuées, rapporte le quotidien anglophone pluraliste Myanmar Now, lorsqu’une voiture des forces de sécurité a foncé dans une manifestation spontanée antijunte réunie à 9 heures du matin.»

La vidéo ci-dessus (attention à la dureté des images!) «montre un véhicule lancé à vive allure contre les quelques manifestants tendant une banderole sur laquelle est inscrit «Freedom from Fear», en référence au titre de l’ouvrage d’Aung San Suu Kyi. On entend également des cris et des coups de feu. La voiture a accéléré et a bousculé les manifestants. Quatre ou cinq d’entre eux ont été projetés en l’air. Un des manifestants rapporte à Myanmar Now qu’il a été battu avec la crosse d’un fusil après avoir été renversé par le véhicule. Selon des témoins, les soldats ont roué de coups les personnes au sol et ont visé celles qui regardaient la scène depuis leur appartement.»

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Donc, il ne faut «pas abandonner Aung San Suu Kyi», plaide La Libre Belgique, elle qui est victime d’un «étrange revirement du destin. […] La Dame de Rangoun […] se retrouve, onze ans après avoir été libérée, à nouveau privée de sa liberté, risquant bel et bien de finir sa vie en prison», déplore TV5Monde. «Hasard des calendriers», cette condamnation «a été annoncée au début d’une semaine durant laquelle doit s’ouvrir à Washington le Sommet pour la démocratie orchestré par Joe Biden», indique Le Devoir de Montréal:

Deux événements dont la simultanéité vient confirmer l’importance d’un tel sommet pour enrayer une dictature qui, au Myanmar, poursuit sa répression du fragile et naissant mouvement prodémocratique


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