Revoici donc sur la table le fameux remède miracle de l’après-votation du 6 décembre 1992 et le refus d'intégrer l’Espace économique européen (EEE). Puisque l’objectif d’un accord-cadre entre la Suisse et l’Union européenne est aujourd’hui abandonné avec pertes et fracas, l’appel supposé à la raison s’est remis à sonner à Berne: revenons vite nous abriter sous le toit des bilatérales, ces accords sectoriels sans cesse renégociés et péniblement actualisés, qui, depuis le premier «paquet» conclu en 1999, nous servent de porte d’entrée à géométrie variable dans le grand marché européen. A quoi bon, d’ailleurs, avoir rêvé d’une autre solution puisque celle-ci a jusque-là plutôt bien fonctionné?

Lire aussi: Suisse-UE: aux jeunes de jouer

Entonné sur l’air de «nous n’avons besoin de personne puisque notre économie tourne», cet argument a, pour lui, l’avantage de l’expérience. Oui, la digue constituée par la centaine d’accords bilatéraux nous a bien protégés, depuis le rejet de l’EEE, des convulsions de notre grand voisin communautaire. Oui, nos diplomates ont acquis, durant presque trois décennies de pourparlers ininterrompus avec Bruxelles, un savoir-faire qui confine parfois à la flibuste. Et oui, la situation de la Suisse, pays démocratique stable et refuge financier par excellence situé au cœur du continent, n’est a priori pas comparable avec celle d’un pays tiers en mal de s’arrimer à l’UE pour prospérer.

Lire encore: Cinq épées de Damoclès pointées sur la Suisse

Les politiques qui font ce calcul-là oublient toutefois l’évidence des chiffres, de la démographie et de l’époque. Les jeunes Suisses vivront demain dans un monde où les cartes de la puissance, des frontières et de la souveraineté auront été rebattues par le numérique. Ils vivront aussi, pour parler «business», dans un monde de concurrence accrue où la loi du plus fort s’exercera toujours plus sans honte, au détriment des normes et du droit. Ils ont, enfin, besoin d’espoir et d’horizon: ce qu’une relation apaisée et normalisée avec notre grand voisin dans ce XXIe siècle qui s’annonce agité contribuerait à apporter.

Lire également: Stefan Schlegel, d'Opération Libero: «Le sentiment fort d’un malaise helvétique»

Les accords bilatéraux furent, après 1992, un recours coûteux et laborieux dans un contexte de refus implacable d'une demande d'adhésion pourtant déposée. Un pis-aller efficace. Un bricolage au présent qui a duré parce que nos partenaires européens voulaient y voir la preuve d’une convergence durable. Or maintenant que la divergence est actée, sans plan B crédible à l'agenda, cette illusion a vécu. Le Conseil fédéral s’est condamné, mercredi, au pire de l’équation bilatérale: rafistoler l’avenir.