L’avis de l’expert

L’UE, facteur de paix en Europe centrale et orientale?

Vingt-cinq ans après la chute du Mur, on peut se demander si l’Union européenne a favorisé l’établissement d’une paix durable dans les anciens pays satellites européens de l’URSS. La question est controversée, alors que les eurosceptiques gagnent en puissance à l’Est

Le Global Studies Institute de l’Université de Genève organise vendredi 7 novembre un colloque pour commémorer le 25e anniversaire de la fin du communisme en Europe centrale et orientale. Des personnalités prestigieuses comme l’ancien premier ministre et président tchèque Vac­lav Klaus, ainsi que l’ancien président polonais Lech Walesa y participeront.

Un tel événement offre l’occasion de revenir sur une des thèses avancée par Vaclav Klaus. Cette personnalité conteste en effet que l’adhésion des pays d’Europe centrale et orientale (PECO) à l’Union européenne (UE) ait eu des effets positifs en termes de paix.

L’approche eurosceptique, qu’il incarne, avance que ce sont d’autres éléments, indépendants de la question de l’appartenance à l’UE, qui ont été déterminants pour stabiliser l’Europe centrale et orientale.

Elle fait d’abord remarquer qu’il s’est écoulé plus d’une dizaine d’années entre la fin de la période de dictature et l’adhésion à l’UE. Pendant ces périodes, ces pays avaient déjà consolidé leur démocratie, mis en place un Etat de droit et libéralisé leur économie. Ainsi, ces pays étaient sur la bonne voie indépendamment de leur appartenance à l’UE.

Concernant la sécurité, les eurosceptiques insistent plutôt sur le rôle positif joué par les élargissements de l’OTAN. En effet, tous les PECO sont devenus membres de l’Alliance atlantique avant même de rejoindre l’UE. Cette organisation offre une bien meilleure protection en matière de sécurité que l’UE, car elle procure un mécanisme de défense collective (art. 5) qui engage ses membres à se venir en aide mutuellement dès que l’un d’entre eux est attaqué. Une telle solidarité n’existe pas dans l’UE.

A cela s’ajoute que le membre le plus important de l’Alliance atlantique est les Etats-Unis. La principale armée du monde a montré dans l’histoire qu’elle seule a la capacité de secourir des alliés qui auraient des difficultés en termes de sécurité.

La perspective eurosceptique relève que les élargissements ont parfois eu des effets aussi négatifs en termes de sécurité. Vaclav Klaus a ainsi souvent comparé l’UE à l’Union soviétique. Il lui a reproché des politiques qui remettent en cause l’indépendance des Etats membres et qui les paupérisent. Autant d’éléments qui, de son point de vue, accroissent la déstabilisation des Etats de la région et comportent des germes de conflit.

Les critiques avancées par Vaclav Klaus nous interpellent, car ce grand homme d’Etat a joué un rôle positif pour amener la République tchèque dans la relative bonne situation où elle se trouve actuellement. On lui doit aussi sa contribution historique à la résolution pacifique du contentieux entre Tchèques et Slovaques.

Sa perspective nous paraît cependant exagérée. D’une manière générale, l’appartenance des PECO à l’UE leur a quand même permis de renforcer l’interdépendance, la supranationalité, le droit, la concertation, l’amitié entre dirigeants, le professionnalisme des experts et le libre-échange économique.

Les fonds de solidarité ont aussi permis d’exercer une pression pour éviter des dérives qui auraient pu se produire dans ces pays.

Prenons quelques exemples concrets. D’abord, la Pologne. Cet Etat était traversé par de fortes pulsions nationalistes liées à sa position géographique entre l’Allemagne et la Russie et à son histoire tragique. Au début des années 1990, au sortir du communisme, le revenu par habitant y était plus faible que chez ses voisins. La part des agriculteurs dans la population active y était particulièrement importante (plus de 30%). De surcroît, le gouvernement avait administré une «thérapie de choc» visant à libéraliser l’économie. On en apprécie généralement aujourd’hui les mérites, mais à l’époque, cela avait créé une grave récession, accru les inégalités sociales et renforcé la paupérisation des plus démunis.

La mouvance nationaliste et populiste avait pu profiter de telles circonstances favorables pour parvenir au pouvoir. Ce fut le cas des frères jumeaux Lech et Jaroslaw Kaczynski, qui furent respectivement président et premier ministre de la Pologne, parfois au même moment, en 2006-2007. Si la Pologne a réussi à maintenir une politique modérée dans de telles circonstances, c’est en partie grâce à son appartenance à l’UE. En effet, ce pays avait déjà tellement effectué de réformes pour reprendre l’acquis communautaire en vue de son accession en 2004 que cela aurait été très coûteux de détricoter tout cet écheveau législatif. Surtout, la Pologne était devenue extrêmement dépendante des fonds de solidarité de l’Union européenne. Actuellement, ils se montent à près de dix milliards d’euros par année; ce qui donne une idée de leur importance. Ces aides auraient pu être gelées en cas de mauvaise conduite de la part de la Pologne.

A cela s’ajoute que les agriculteurs polonais, grand réservoir d’électeurs pour les partis populistes, conservateurs et nationalistes comme Droit et justice des frères Kaczynski, avaient été convertis à la cause européenne. Ainsi, à partir de 2004, ils avaient commencé à bénéficier de substantielles aides agricoles de l’UE: une aubaine pour ces populations généralement pauvres. Autant d’éléments qui expliquent pourquoi les partis nationalistes ont réfléchi à deux fois avant de se lancer dans des dérives anti-européennes potentiellement belligènes, qui auraient pu leur coûter très cher en termes de perte d’électeurs.

Le sort des minorités russophones dans les pays Baltes était également un sujet potentiellement déstabilisateur. L’Estonie, la Lettonie et la Lituanie avaient tendance à discriminer les personnes de langue russe et à leur refuser l’accès à la citoyenneté, car elles les considéraient parfois comme des sortes de colons incapables de s’assimiler. Dans un contexte de fierté nationaliste liée aux indépendances retrouvées après l’occupation soviétique (1991), le climat était peu porté à la tolérance.

Un tel comportement était potentiellement très dangereux, car le Kremlin aurait pu être tenté d’entrer en guerre pour porter secours à ses concitoyens. Par conséquent, pour éviter une intervention militaire russe, l’UE a fixé comme condition à l’entrée de ces trois pays Baltes dans l’UE qu’ils renoncent à leur politique discriminatoire à l’encontre de leurs minorités. Et même après qu’ils furent devenus membres, la Commission européenne a veillé à ce que les populations minoritaires continuent à être bien traitées, toujours afin de calmer le jeu avec Moscou.

Au passage, il est important de rappeler que l’élargissement de l’UE a contribué, aux côtés de l’OTAN, à dissuader la Russie d’agresser un PECO comme elle l’a fait avec la Géorgie et l’Ukraine, car elle aurait pris le risque d’une confrontation avec l’ensemble des pays occidentaux. Cela retient aussi Moscou d’exercer des pressions sur l’un de ces pays par crainte de s’attirer en représailles les foudres non seulement militaires, mais également politiques et économiques de l’Europe occidentale.

Le fait de devenir membre de l’UE a pesé pour éviter des dérives aux conséquences néfastes. Les exemples de la Pologne et des pays Baltes montrent que leur statut d’Etats membres leur a vraisemblablement permis d’écarter des tentations qui auraient pu avoir des conséquences négatives pour l’environnement international. Ainsi, l’appartenance à l’UE n’explique pas seuls les bons résultats de ces pays, mais elle contribue à éclairer pourquoi ils ont pu être consolidés.

Le vendredi 7 novembre, le Global Studies Institute organise un colloque intitulé: After the Fall of the Berlin Wall: 25 years of Market Economy in Central and Eastern Europe. 9h 30-18h, Uni-Bastions, auditoire B106.

Le colloque se tiendra en anglais et polonais (pour la conférence de Lech Walesa) avec traduction. Avec Vaclav Klaus, ancien président et ancien premier ministre de la République tchèque, Lech Walesa, ancien président de Pologne, prix Nobel de la paix et d’autres personnalités: Richard Sulik, Former President of the Parliament of Slovakia and current Member of the European Parliament, et Andreas Gross, conseiller national et ancien président de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe.

Programme disponible sur: http://www.unige.ch/gsi/fr/.

Accès direct: http://www.unige.ch/gsi/fr/actualites/after-the-fall-of-the-berlin-wall-25-years-of-market-economy-in-central-and-eastern-europe/

Le 7 novembre, le Global Studies Institute organise un colloque intitulé: «After the Fall of the Berlin Wall: 25 Years of Market Economy in Central and Eastern Europe». 9h30-18h, Uni-Bastions, auditoire B106, Genève. Avec Vaclav Klaus, ancien président et ancien premier ministre de la République tchèque, Lech Walesa, ancien président de la Pologne, Prix Nobel de la paix et d’autres personnalités: Richard Sulik, Andreas GrossProgramme: www.unige.ch/gsi/fr/

Pour éviter une intervention russe dans les pays Baltes, l’UE avait fixé comme condition d’entrée que ces pays renoncent à leur politique discriminatoire envers leurs minorités

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