Les crises nous prennent souvent de court. Nous nous ruons vers des solutions d’urgence. Les récentes perturbations du trafic aérien dues aux cendres volcanique et le quasi-effondrement financier de la Grèce devraient faire naître de saines interrogations: pourquoi les mesures prises initialement se sont-elles révélées inadéquates? Comment nous préparer à la prochaine crise?

La réaction immédiate au nuage de cendre volcanique islandais fut la prudence: fermeture totale de l’espace aérien. Les compagnies aériennes ont déploré une réaction exagérée et fait valoir que les avions pouvaient voler sans risque dans de nombreuses régions. Un éventail de mesures plus appropriées et plus nuancées des restrictions de vols aurait pu être décrété dès le début si l’on avait étudié plus à fond l’impact de différentes densités de cendre sur les avions et renforcé les systèmes de surveillance.

La crise financière grecque a semblé s’enliser davantage chaque fois qu’une nouvelle information était publiée sur son compte. Les partenaires de la zone euro ont été mal préparés et mal coordonnés dans leur marche chancelante vers un plan de sauvetage. Si l’on avait suivi de près la véritable expansion de la dette grecque pendant son accumulation, on aurait pu anticiper la crise et planifier une mesure prompte et ordonnée.

Il est facile et peut-être injuste de souligner après coup que des recherches et des collectes d’informations auraient pu éviter ou atténuer des pertes significatives. Il est sans doute plus constructif de proposer des aires de recherche pouvant contribuer à éviter ou alléger les crises à l’avenir.

Naturellement, la recherche coûte cher, il est difficile de justifier des fonds pour étudier des cas à faible probabilité ou sans précédent. L’expansion du nuage de cendres islandais a été une première dans l’histoire de l’aviation. La Grèce a été le premier pays de la zone euro à connaître une perte aussi totale de confiance des marchés. Ce sont des exemples d’événements considérés comme trop improbables pour être pris en compte ou pour justifier de coûteuses analyses d’anticipation. […]

Les crises énergétiques telles que les black-out de septembre 2003 et novembre 2006, ainsi que les interruptions de livraisons de gaz en janvier 2007 et janvier 2009, ont affecté de nombreux consommateurs en Europe. Les prochaines coupures, dues à l’erreur humaine, à la nature ou au sabotage pourraient faire bien plus de dégâts. Et pourtant, nous n’avons pas suffisamment réfléchi à la manière de prévenir ou d’amoindrir l’impact de ces interruptions.

Prenons par exemple le réseau complexe d’installations de gaz naturel alimentant le continent européen. Ce réseau est constitué de puits producteurs, de plates-formes de production marine, de stations de compression, de pipelines, d’installations de stockage, d’usines de liquéfaction, de navires et de terminaux méthaniers, de centres d’échange et enfin de systèmes régionaux et locaux de distribution.

Tous ces éléments sont à risque, mais la probabilité et les conséquences d’un dysfonctionnement varient beaucoup selon le lieu de l’incident, les saisons et les conditions opérationnelles quotidiennes. Une coupure survenant dans un grand centre d’échange en plein hiver peut être bien plus grave que dans un gazoduc au milieu de l’été, lors de la reconstitution des stocks.

On peut simuler les futures interruptions et développer des solutions appropriées en utilisant un modèle intégré de tout le système, de la tête de puits au bec brûleur. On pourrait appliquer à ce modèle de nombreux cas de coupures, dont ceux à faible probabilité mais aux conséquences importantes; on analyserait ensuite les diverses réactions. Il faudrait inclure à ce modèle les installations à gaz générant de l’électricité, car plus de 20% de l’énergie électrique en Europe provient du gaz et toutes les centrales à gaz ne sont pas équipées pour changer rapidement de combustible.

Malheureusement, personne n’a construit un modèle aussi complet. Des propriétaires possèdent chacun des éléments distincts du réseau gazier, et leurs modèles ne sont pas connectés entre eux. Le rapport de la Commission européenne sur la grave interruption de la distribution de gaz en janvier 2009 a conduit cette dernière à proposer une nouvelle réglementation pour sécuriser l’approvisionnement, mais elle n’a pas appelé au développement d’un modèle intégré.

Le rapport de janvier 2009 notait que «ce fut surtout la façon inadéquate avec laquelle a été transporté le gaz qui a contraint les flux, et non une grosse pénurie. Théoriquement, la perte (de 300 millions de mètres cubes par jour) aurait pu être compensée par la hausse des importations en provenance d’autres sources et par le retrait des réserves (le stock disponible en Europe permet de retirer environ 800 millions de m3).» Un modèle de planification intégré aurait révélé à l’avance pourquoi le système n’a pas pu accomplir ce rééquilibrage théorique.

Comment un tel modèle pourrait servir à atténuer les interruptions? Mis sous pression, il identifierait les points de faille qui auraient le plus grand impact sur les usagers et sur l’économie. Une fois identifiés, ces «nœuds» pourraient se voir accorder une protection supplémentaire. Le modèle indiquerait où une capacité pléthorique, en période de charge maximale, servirait de façon préventive à moindres frais. Ce modèle permettrait de faire tester des événements hautement improbables aux conséquences catastrophiques.

Le plus important, peut-être, c’est qu’il permettrait aux autorités de se tenir prêtes à réagir à la prochaine crise par des mesures promptes, coordonnées et bien planifiées, contrairement à ce qui s’est observé récemment.

Pourquoi dès lors n’a-t-il pas été encore créé? D’abord, la construction et la maintenance de ce modèle coûteraient cher. Un coût pourtant moindre par rapport aux pertes subies lors d’interruptions chaotiques. C’est une entité publique comme l’UE qui pourrait le financer, bien qu’une partie des coûts pourrait incomber à des entreprises privées désireuses d’utiliser le modèle à des fins commerciales.

Deuxièmement, et c’est sans doute le point le plus important, l’UE est restreinte par le fait que ses Etats membres considèrent la sécurité énergétique comme une responsabilité nationale. Mais les gouvernements nationaux ne sont pas préparés et sont incapables de faire face individuellement à des coupures majeures dans un système hautement intégré à l’échelle du continent. La réglementation proposée par la Commission est tout simplement inadéquate dans la mesure où elle est déférée aux gouvernements. […] Traduction et adaptation: Emmanuel Gehrig.

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