L’Union monétaire européenne modèle 1999, rectifié 2001 (entrée de la Grèce) n’est certes pas encore morte, mais, la colle entre ses différentes parties se décomposant, elle, est en train de se désagréger au point de remplir de moins en moins bien son rôle premier, qui est de permettre un règlement facile des transactions en son sein. Or, si cette fonction se bloque, c’est toute l’économie qui se grippe, comme ce fut très souvent le cas dans un régime purement métallique lorsque, quelle qu’en fût la raison, les gens se mettaient à thésauriser les pièces qu’ils venaient de recevoir. Le numéraire utile manquait alors de plus en plus, les échanges s’étiolaient et la déflation s’installait avec son lot de misères.

De nos jours, heureusement, les ruptures du circuit monétaire sont moins dramatiques car le crédit est venu multiplier les capacités des pièces et des billets à régler les échanges. Tout utilisateur d’une carte de crédit le sait d’ailleurs très bien, lui qui, malgré un porte-monnaie trop plat, peut acquérir un bien immédiatement et sans numéraire, en apparence grâce à son bout de plastique, en réalité parce le montant de son achat lui a été prêté par quelqu’un jusqu’au moment où il en fera verser l’équivalent au vendeur. En intégrant le crédit à la création monétaire, nos modernes régimes permettent en outre de remettre sans trop de peine en circulation les fonds épargnés. Ce double rôle est évidemment dévolu aux banques qui, au travers de leurs avoirs à l’institut d’émission, créditent et débitent les comptes de leurs clients tout en prêtant le surplus d’épargne de certains à ceux qui en ont besoin. Pour bien fonctionner, un tel réseau bancaire doit toutefois accepter tous les déposants honnêtes qui veulent lui confier leurs fonds. Même les petites caisses d’épargne ou les banques purement régionales sont reliées par des accords de correspondance aux plus grands établissements, ce qui assure l’universalité des paiements à l’intérieur du système.

Or, c’est cette universalité qui s’érode de plus en plus rapidement en Europe depuis que, cacade «UEesque» aidant, la crise au Sud laisse envisager qu’un démantèlement partiel ou total de la zone euro est possible, voir probable. Craignant blocage et contrôle des changes, les Grecs transfèrent en effet au rythme d’un milliard d’€ par semaine leurs dépôts bancaires locaux sur des comptes domiciliés non loin du Rhin. Si ce mouvement ne s’accélère pas – hypothèse peu probable – ils n’auront plus de comptes courant en Grèce d’ici quatre mois et ne seront alors plus capables de payer dans leur pays, si ce n’est avec des billets d’autant plus rares qu’ils auront alors fortement tendance à s’accumuler sous les matelas. Certes, ils pourront toujours donner l’ordre à leurs banques rhénanes de régler leurs fournisseurs dont le compte est, par exemple, à Paris, mais comme l’économie grecque est déficitaire vis-à-vis de l’extérieur, ces fonds fondront comme neige au soleil. Sauf, évidemment, si les banques du Nord se mettaient à accorder massivement des crédits aux résidents grecs, ce qui est pour l’instant quasiment exclu, la seule possibilité d’une sortie de l’euro rendant très risqué tout prêt à des entreprises et des ménages hellènes. En conséquence, la monnaie circulera de plus en plus mal en Grèce et avec la Grèce, les crédits y chuteront de plus en plus vite, ce qui étranglera d’autant son économie, rendant sa sortie de l’euro de plus en plus probable: un cercle vicieux assez classique, ma foi.

Et même si la Grèce ne sortait pas, la seule prise en considération par les banques et les placeurs de la possibilité pour une économie d’abandonner l’euro modifiera pour longtemps le fonctionnement de l’Union monétaire en Europe. Firmes et ménages emprunteront d’autant plus cher qu’ils s’activent dans un pays paraissant d’autant moins rattaché à la monnaie unique. Pire, les boni paterfamiliares de ces pays ne bénéficieront pas vraiment des taux plus élevés puisque, sauf les plus aventureux d’entre eux, ils auront sans doute déposé leurs fonds en sécurité au cœur du système. Un comportement que l’on n’a quasiment pas vu durant les deux premiers lustres de l’euro quand les résidents des pays ont continué à favoriser leurs banques locales et qui est évidemment susceptible de creuser encore les écarts de taux d’intérêt entre les différentes économies. Or, une telle dispersion des taux fragilisera la zone euro. En temps normal, elle va favoriser le centre et pénaliser la périphérie, une conséquence peu désirable vu le moindre développement économique de celle-ci. En théorie certes, les pays périphériques, aujourd’hui au Sud, demain sans doute à l’Est, pourraient compenser l’effet restrictif de taux élevés par une politique budgétaire plus généreuse, mais cela leur sera interdit par le nouveau pacte budgétaire, une contradiction bruxelloise de plus. En cas de crise, les paiements cesseront avec le ou les pays qui seront soudain sur la liste noire.

Bref, dans ces conditions, la zone euro cessera d’être une vraie union pour devenir une sorte de fédération – certains diraient un zombie – monétaire avec les incertitudes qu’une telle transformation posera. La métamorphose sera toutefois moins visible si la Grèce d’abord, les autres dominos menacés ensuite, pouvaient garder l’euro grâce à une aide d’envergure, mais qui ne pointe malheureusement pas à l’horizon. Et même si une des parties quittait la zone, les raisons de sa sortie influenceront beaucoup le régime monétaire européen de demain. En cas de départ volontaire – un gouvernement grec qui dirait pouce par exemple – les marchés penseront qu’un pays qui le veut vraiment pourra garder l’euro et les écarts de taux resteront peut-être raisonnables en Europe. Mais cette différence sera demain nettement plus pénalisante pour les pays à risque si, ne serait-ce qu’une seule fois, un membre est exclu de la zone contre son gré au cas, par exemple, où la BCE, craignant des pertes comptables considérables, couperait ses crédits à ses banques.

Or, c’est exactement où nous en sommes aujourd’hui: les banques grecques n’obtiennent de liquidités qu’en les empruntant à la BCE au titre d’une assistance exceptionnelle qui peut cesser demain si une poignée de gouverneurs l’exigeait. Un bien lourd dilemme pour des hauts fonctionnaires qui seront de toute façon cloués au pilori puisque, avec leur cynisme habituel, nul politique ne viendra à leur aide et nul Bossuet ne fera leur éloge. Quel bel été nous attend…

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