éditorial

L’universalité de la santé comme ennemi

L’incapacité du Capitole de doter l’Etat d’un budget a contraint le gouvernement à fermer des services «non essentiels». Ce blocage se cristallise autour d’une loi: l’Affordable Care Act, une petite révolution dont le but est d’offrir aux Américains une couverture santé quasi universelle

Quand le président russe Vladimir Poutine a égratigné l’exceptionnalisme américain dans une tribune publiée dans le New York Times, démocrates et républicains du Congrès ont réagi à l’unisson, y voyant tous deux une insulte à l’Amérique. Quand il s’agit des affaires intérieures américaines, cette unanimité vole en éclats en même temps que l’exceptionnalisme. Lundi, l’incapacité du Capitole de doter l’Etat d’un budget a contraint le gouvernement à fermer des services «non essentiels». L’épisode s’est déjà produit 17 fois dans l’histoire du pays. Mais il se cristallise cette fois autour d’une loi, l’Affordable Care Act, qui symbolise, selon le Tea Party, l’emprise de l’Etat sur l’individu, même si les assurances maladie demeurent privées. Adoptée par le Congrès en 2010, entérinée par la Cour suprême, elle constitue une petite révolution dont le but est d’offrir aux Américains une couverture santé quasi universelle à l’image de la presque totalité des pays développés.

Le mouvement populiste est d’ailleurs né d’une double volonté: celle de combattre à tout prix le nouveau président et l’Obamacare. Trois ans après l’adoption de la réforme la plus ambitieuse jamais menée en matière de santé depuis la Seconde Guerre mondiale, le Tea Party n’a pas baissé la garde. Il est parvenu à museler l’establish­ment républicain modéré et à obliger la Chambre des représentants à voter 42 fois pour abroger la réforme sans chance d’aboutir, alors que d’autres dossiers (immigration, contrôle des armes) mériteraient une attention urgente.

L’Affordable Care Act n’est pas une loi parfaite. Les républicains n’ont toutefois émis aucune proposition pour l’améliorer. Barack Obama, piètre communicateur, a été étonnamment absent pour expliquer le bien-fondé de la réforme aux Américains. Or, si humainement la réforme est un impératif, elle fait aussi sens d’un point de vue économique. Les 85% d’assurés assument les coûts des 15% de non-assurés, dont les soins, souvent prodigués au stade de l’urgence, sont beaucoup plus onéreux faute de prévention. Quant à la compétition entre assureurs, elle est aussi inefficace que les lobbies du secteur sont puissants. Les coûts de santé représentent désormais 18% du PIB américain. Mais ces arguments ne convainquent pas le Tea Party. La réforme de la santé est, selon lui, vouée à transformer une Amérique, où les inégalités sociales ont explosé, en un pays d’assistés qui votera de plus en plus démocrate. Une perspective intolérable.

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