On meurt seul, dans les hôpitaux, les EMS, les petits appartements. Loin de ses proches. Malgré un personnel soignant remarquable d’abnégation. Nos enfants eux-mêmes s’étiolent. On meurt du covid, du chômage, de la fermeture des petits commerces, du confinement. On meurt seul et les poètes, les philosophes, les sociologues, les journalistes, tous ceux qui prétendent nous expliquer le monde nous sont inutiles. Ils nous mettent en colère. Avec Mallarmé nous pensions que les poètes devaient être les êtres les plus utiles à leur tribu. L’épidémie révèle leur stérilité. Depuis un demi-siècle, aucun écrivain, aucun poète suisse n’a su nous prévenir et nous munir contre notre incapacité, ici dans ce pays, à faire communauté. Ils sont devenus inaudibles. Non pas parce que le confinement les aurait privés de public, mais parce qu’ils n’ont rien à dire sur notre isolement, notre profonde solitude, sur notre enfoncement dans la société des individus.

Nicolas Bouvier, décrivant dans «L’Œil du voyageur» la difficulté de son retour en Suisse après l’Afghanistan, l’Inde et le Japon, avait depuis longtemps ressenti ce qui nous arrive: à Genève «il n’y avait plus de foule, elle était rompue, divisée comme une étendue de sable par les mailles éparses d’un filet… J’entendais cette phrase stupéfiante: «Moi je n’ai besoin de personne»… La communauté n’existait plus – communauté: le sentiment profond que le sort de n’importe lequel de vos semblables vous concerne et vous affecte de quelque façon, la conscience d’une interdépendance – et pour qu’elle se recrée, il fallait une de ces choses qui montrent que l’argent n’est pas tout et que ce qui nous rapproche des autres est plus fondamental que ce qui nous en éloigne.»