«Bitter coronavirus» La formule est du Guardian: ce «sommet amer» [qui] «a exposé la défiance toxique entre certains leaders», c’est bien celui de l’UE consacré au plan de relance économique post-Covid-19 qui a été suspendu après une nuit de consultations. Il n’a toujours pas abouti et fournit le spectacle d’une vraie usine à gaz, selon de nombreux observateurs. Il doit reprendre à 16h, a annoncé lundi au petit matin le porte-parole du Conseil européen.

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Selon une source interne, une nouvelle proposition chiffrée devrait être distribuée aux délégations d’ici la reprise, basée sur un montant de subventions de 390 milliards dans le plan de relance. Ce montant est en baisse par rapport aux 500 milliards du projet initial, jugés inacceptables par les pays dits «frugaux» (Pays-Bas, Autriche, Suède, Danemark), rejoints par la Finlande et toujours emmenés par le Néerlandais Mark Rutte, dont le Volkskrant doit bien reconnaître la «raideur».

La France et l’Allemagne ont pesé de tout leur poids pour maintenir ce montant autour de 400 milliards. Le président du Conseil européen, Charles Michel, a également indiqué que la nouvelle proposition inclurait des rabais limités. Actuellement cinq pays, qui donnent plus qu’ils ne reçoivent au budget de l’UE, bénéficient de ces remboursements sur leurs contributions nationales (les quatre frugaux ainsi que l’Allemagne). «Il y a désormais une piste d’accord», a commenté une source diplomatique.

«Une piste d’accord», et beaucoup de discorde, dit le site Touteleurope.eu... Ça ne fait pas grand-chose pour l’heure, et c’est bien ce que déplorent les éditorialistes. «Beaucoup de bonne volonté», prétend Angela Merkel, mais cela ne suffit pas. «Elle avait donc raison de se méfier», note la Frankfurter Allgemeine Zeitung, citée par Courrier international. Et d’ajouter que la BBC a parlé d’un «troisième jour de querelles», que Le Soir de Bruxelles a alterné entre «marathon» et «guerre de tranchées», tandis qu’El País, à Madrid, «s’est essayé à la métaphore des montagnes russes» avec «une ascension lente vers un éventuel accord et des chutes vertigineuses vers l’échec des négociations».

A Vienne, le Standard concevait vendredi déjà que l’«on puisse trouver à redire au fonds de relance, mais pas qu’on le rejette catégoriquement», lit-on sur le site Eurotopics.net. Les critiques viennent surtout de la part des «frugaux», mais «leurs réticences sont tout à fait légitimes et […] reposent sur des arguments objectivement justifiés. De plus, les petits Etats riches doivent avoir le droit de défendre leurs intérêts avec vigueur. Or s’ils ne prennent garde, leur posture va commencer à ressembler à de l’obstructionnisme. Il serait en effet délétère qu’une nouvelle fois, les chefs de gouvernement ne parviennent pas à adopter un budget. Un échec qui minerait encore plus la confiance en l’Europe.» D’où cette analyse sévère:

Un leader des 27 qui est «frustré» par exemple, c’est l’Italien Giuseppe Conte. Le président du Conseil, cité par La Stampa, aurait annoncé à son homologue batave: «Si nous laissons le marché unique être détruit, vous serez peut-être un héros chez vous pendant quelques jours, mais après quelques semaines, vous serez appelé à répondre publiquement devant les citoyens européens.» Mais l’Italie, de son côté, «n’a rien fait pour conforter sa crédibilité», regrette La Repubblica: «Un pays qui demande de l’argent, ou plutôt qui en exige sans proposer de contreparties concrètes, légitime les pires suspicions quant à ses intentions. […] Si nous rentrons du sommet de Bruxelles accablés d’un grand nombre d’obligations, nous ne pourrons nous en prendre qu’à nous-mêmes.»

On parle d’un «diktat»

Nous voilà donc prévenus. Dans son blog «Liberté» hébergé par la Tribune de Genève, Pascal Décaillet prend parti pour les «frugaux», justement, parce qu’ils «refusent le diktat Merkel-Macron sur le gigantisme d’un emprunt». Et de fustiger, au passage, «partout dans nos médias, la condescendance des journalistes accrédités à Bruxelles, parties prenantes de la machine, pour ces petits pays qui se permettent de résister». La fronde des «frugaux» marque selon lui le rejet «de l’arrogance des plus grands. Elle met un frein à une idéologie de spéculation, où le banquier qui prête aux nations est roi, et peut ainsi leur instiller une obligation de pensée ultralibérale»…

… Comme si le continent européen, qui nous a nourris de tant de valeurs, était libéral par essence!

Cela méritait donc bien «quelques portes claquées dans les salons de Bruxelles», car les camps semblent irréconciliables: «Un résumé un peu simple mais assez précis consiste à dire que les pays frugaux ont dynamité tous les ponts, l’un après l’autre», estime l’espagnol El Mundo. Donc il faudrait relativiser, comme invite à le faire le quotidien Sydsvenskan, en Suède. «La stratégie de résistance de Stockholm est en partie une tactique de négociation et en partie une joute rhétorique à l’attention du public suédois.» Car sa «lutte contre le coronavirus est extrêmement controversée à l’étranger» et ne peut «bloquer un plan de sauvetage décisif». Le prix à payer «serait trop élevé et Stockholm pourrait devenir un paria aux yeux de certaines capitales».

La lutte pour l’Etat de droit

En Hongrie, c’est plus clair. Le quotidien Nepszava juge particulièrement retorse – même venant d’Orban – l’intention du premier ministre de «faire usage de son veto si les aides du fonds de relance devaient être conditionnées à des critères de respect de l’Etat de droit». Et pour une fois, on arrive même à lire un titre en hongrois… parce qu’il est en japonais: «Harakiri». A Bruxelles, Orban «montre le visage qu’on lui connaît en Hongrie: celui d’un bandit de la politique, qui n’hésite pas à se livrer au chantage le plus infâme».

D’ailleurs, «si l’UE laisse passer cette opportunité d’exiger le respect de l’Etat de droit, alors c’en sera fini d’elle, écrit Rzeczpospolita: «Cette lutte pour l’Etat de droit entre dans sa cinquième année, et si ses défenseurs ne réussissent pas à s’imposer aujourd’hui, ils perdront toute forme de crédibilité. Si la carotte d’un montant de presque 2000 milliards d’euros ne parvient pas à arracher de concessions à Varsovie et Budapest, qu’est-ce qui pourra bien les faire plier?»

Attention, craint le quotidien polonais, «les enjeux sont énormes. Sans un accord rapide, une partie de l’Europe pourrait tomber dans une crise qui entraînerait l’érosion du marché commun, et les pays du Sud pourraient être contraints de s’interroger sur les avantages à être dans l’UE.»

La fête d’abord, puis ça tourne mal

«Merkel et Macron main dans la main face à Rutte», résument Les Echos, alors que tout avait «pourtant commencé comme une fête» de retrouvailles. «On se «check» des coudes, on compare ses masques et les cadeaux sont sortis pour Angela Merkel et Antonio Costa (Portugal), dont c’est l’anniversaire. L’Italien Giuseppe Conte dégaine son appareil photo tandis qu’Emmanuel Macron offre à la chancelière allemande du bourgogne blanc. Antonio Costa a lui-même régalé tous ses homologues d’un kit de masques et Angela Merkel en profite pour reprendre gentiment le président Borissov (Bulgarie), dont le nez dépasse.»

Et puis tout tourne très mal, très vite. Jusqu’à dimanche soir, où le compromis semblait introuvable pour Le Figaro. D’ailleurs, cela ne change plus rien à l’affaire: «Cette réunion est un aveu d’échec pour l’Union. Alors qu’une crise d’une rare gravité frappe le continent, les Européens ont sacrifié au grand marchandage financier. Et les Néerlandais ont profité de la fragilité des pays du Sud pour pousser leur avantage. […] Selon un diplomate, il est urgent de contrer «cet état d’esprit nationaliste ou non coopératif». Furieux, Emmanuel Macron a dit à Mark Rutte dimanche soir qu’il se comportait comme l’ex-ministre britannique, David Cameron, dont le leader néerlandais a été très proche avant le Brexit.»

«Un coup de grippe-sous», résume Jean Quatremer dans Libération.


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