vue sur le monde

L’usine du monde débraie

En faisant augmenter leurs salaires à coups de grèves, les ouvriers chinois modifient la donne économique mondiale. Par Bernard Guetta

Ce qui devait arriver advient. Les salaires montent en Chine. Ils augmentent grâce à la multiplication de mouvements revendicatifs qui semblent, aujourd’hui, faire tache d’huile.

Il y a huit jours, une grève dure, avec élection d’une direction syndicale autonome, avait conduit le japonais Honda à augmenter de 24% ses salariés d’une usine de pièces détachées chinoise. Quelques jours plus tôt, le groupe taïwanais Foxconn, fournisseur de Dell, Apple et Hewlett-Packard, avait dû concéder, en deux fois, des augmentations de près de 100% à la suite d’une vague de suicides de ses salariés. Cela se passait dans des régions en plein boom industriel mais d’autres mouvements sont maintenant signalés dans des parties nettement moins favorisées du pays, comme le Jiangxi ou la ville de Xian.

Les mouvements sociaux en nourrissent d’autres parce qu’ils sont gagnants et que cela se sait d’autant plus que, parallèlement, plusieurs municipalités et régions ont donné de sérieux coups de pouce aux salaires minimums pour éviter une extension des troubles sociaux.

Tout pousse, soudain, les salaires chinois vers le haut – des hauts bien relatifs de 115 euros de minimum mensuel à Pékin et 134 à Shanghai – mais des hausses qui n’en sont pas moins rapides, traduisent une tendance et vont de plus en plus peser sur les coûts de production de ce pays confronté à trois phénomènes qui, tous, jouent en faveur du travail.

Le premier est que l’embauche devient plus difficile car le dynamisme de la croissance et la réduction autoritaire du taux de natalité raréfient une main-d’œuvre qui peut, donc, augmenter ses exigences. Le deuxième est que la constitution, sur la côte notamment, de grands centres de production fait naître une solidarité et une culture ouvrières, exactement comme les mines européennes du XIXe siècle. Quant au troisième, il est que la naissance de classes moyennes a développé des industries de service dont les emplois sont plus recherchés et concurrencent les industries de transformation.

Si l’on ajoute à cela que le pouvoir central veut favoriser l’essor d’industries de pointe pour faire franchir une nouvelle étape à l’économie chinoise, un nouveau paysage économique s’esquisse, pour la Chine et le monde. Exportateur de déflation depuis trois décennies, le plus peuplé des pays pourrait en venir à exporter de l’inflation car la Chine n’a pas fait qu’inonder les cinq continents de T-shirts depuis qu’elle était devenue l’usine du monde en se convertissant au capitalisme et s’ouvrant aux investissements étrangers dans les années 80.

Elle avait aussi contribué à contenir les prix des produits les plus sophistiqués grâce à des chaînes de montage dont les ouvriers étaient payés dix, douze, quinze fois moins qu’en Europe ou aux Etats-Unis. Cela avait achevé de juguler l’inflation occidentale et exercé une formidable pression sur les salaires américains et européens en entretenant la menace des délocalisations. Pour le plus grand bonheur des libéraux, la Chine avait été un acteur décisif de la révolution idéologique qui avait fait sortir les grandes démocraties d’un modèle fondé sur des hauts salaires et une consommation de masse pour les faire entrer dans une ère de baisse des revenus du plus grand nombre et d’essor des dividendes et des bénéfices industriels.

En s’industrialisant et s’enrichissant, le plus peuplé des pays du monde a écrit une page de l’histoire économique mondiale mais, désormais, cette page pourrait bien se refermer. Lentement, la concurrence chinoise va devenir moins rude et, parallèlement, l’inflation risque d’en être dopée alors même que, d’Europe en Amérique, la tentation grandira de la laisser filer pour résorber les dettes souveraines.

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