De l’utilité des lobbyistes

Le milieu politique des démocraties occidentales est exposé à de nombreuses attaques. La Suisse, par son système fragmenté et ancré dans les rituels de la démocratie directe, ne connaît sans doute pas la virulence des critiques qui accablent les politiciens des autres pays, mais la méfiance du «peuple» à l’égard des présumées «élites» politiques demeure un phénomène largement transnational.

Membres indirects de la «classe» politique, les lobbyistes sont particulièrement visés. Sur ce terrain, la Suisse voit surgir les mêmes polémiques qu’ailleurs. Ou peut-être plus encore, tant la démocratie directe a placé les grands groupes d’intérêts au centre du jeu, de par leur importance lors des votations.

Il est désormais de bon ton de fustiger l’action des lobbys, qui étendraient leurs tentacules dans les recoins les plus secrets du parlement. La discrétion dont ils aiment se parer serait une entrave à la transparence dont devrait s’enorgueillir une démocratie digne de ce nom; l’influence dont ils se prévalent inhiberait l’action gouvernementale; le peuple lui-même serait manipulé par leurs campagnes de presse; leur argent minerait les fondements de l’Etat.

Ce réquisitoire n’interroge toutefois guère la réalité des associations et groupes de pression, comme si les parlements vivaient à l’écart de la société.

La Suisse s’est construite sur un tissu d’associations, matrices des futurs partis politiques, acteurs naturels de la vie politique. Dans notre pays, les associations, dès le début du XIXe siècle, ont rassemblé les citoyens en fonction de leurs convictions politiques, de leur appartenance religieuse, de leurs activités militaires, économiques ou sociales, mais toujours dans l’ambition de dépasser les différences cantonales au nom d’une «nation» suisse en devenir.

Elles se sont ensuite orientées vers la défense des intérêts plus immédiats de leurs membres. Dès la seconde moitié du siècle, dans une économie déjà mondialisée, sont apparues les organisations économiques. Mais avec une particularité: pour soutenir une administration volontairement restreinte, et dans l’esprit de «milice» qui préside à nos institutions, elles ont aussi fonctionné comme des auxiliaires de l’Etat. Les grands patrons, tous élus aux Chambres, tenaient lieu d’experts attitrés du Conseil fédéral.

Les syndicats furent à leur tour sollicités à travers un Secrétariat du travail, organisme que le gouvernement consultera désormais sur les questions sociales, désormais au sommet de son ordre du jour. Les syndicats d’obédience socialiste s’en détacheront ensuite pour mener leur action de façon autonome, alors qu’enflaient les problèmes sociaux.

L’extension de la démocratie directe donnera un nouveau rôle à ces associations chargées des intérêts de leurs membres. L’intimité entre politique et associations est donc consubstantielle au développement de l’Etat fédéral lui-même: par leur force, elles font vivre la démocratie référendaire; symboles de l’esprit de milice, elles travaillent avec les partis au sein des parlements; par leur représentativité et leur engagement en faveur d’intérêts par définition particuliers, elles donnent corps au nécessaire dialogue dont se nourrit le consensus qu’appelle une intervention régulière du peuple dans les affaires publiques.

Le surgissement de nouveaux problèmes au cours du XXe siècle, comme la protection de la nature ou la défense de catégories de la population désireuses de faire valoir leurs intérêts au plus haut niveau, a parfait l’image de cette Suisse par essence «lobbyisée», où l’association constitue l’un des relais évidents de la formation de la volonté politique.

La Constitution a même consacré cette dimension de la réalité associative suisse en 1949. Elle prévoyait qu’organisations patronales et syndicales seraient systématiquement consultées pour toutes les questions les concernant. Le principe sera étendu aux autres associations dès les années 1960.

Alors, pourquoi ces critiques aujourd’hui? Il est vrai que lobbying a changé, que la démocratie directe a suscité une foule d’associations, toutes persuadées que ce qui est bon pour elles l’est aussi pour le pays.

Mais crier à leur nocivité est absurde. Les politiciens ne vivent pas en vase clos. Associations et partis dialoguent chaque jour, à droite et à gauche, au vu et au su de tout le monde. Et c’est tant mieux. On peut ainsi identifier les lobbys à l’œuvre, examiner leurs modes d’action, dépister les intérêts des uns et des autres, leurs réseaux d’influence. Stigmatiser les lobbys inviterait à un repli du monde politique sur lui-même. Il faut au contraire l’aider à absorber les multiples informations qui lui parviennent de toutes parts; les médias jouent un rôle crucial dans ce domaine.

Benjamin Constant a loué la réalité parlementaire par sa capacité à initier une discussion permanente entre des gens qui ne se parleraient pas autrement. Les lobbys ne sont que l’un des acteurs de cet échange.

Tout risque de dérive n’est évidemment pas exclu, comme le montrent les Etats-Unis, où les parlementaires se placent ostensiblement à la solde des lobbys. La Suisse possède néanmoins le meilleur des antidotes: la démocratie directe elle-même.

Elle anéantit le reproche, guère prouvé d’ailleurs, selon lequel les lobbys circonviendraient la volonté populaire par leur argent… Dans les années 1990, les milieux patronaux avaient obtenu un durcissement de l’assurance chômage. Un comité de chômeurs de La Chaux-de-Fonds, sans le sou, avait glané les 50 000 signatures requises. Les syndicats, d’abord réticents à s’engager sur ce front, durent suivre… et la loi fut rejetée! Un exemple à méditer avant de noyer les lobbys sous le flot habituel de lieux communs auquel nous avons dû nous habituer.

Historien et politologue

Crier à leur nocivité

est absurde.

Les politiciens ne vivent pas en vase clos. Associations et partis dialoguent chaque jour

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