Chacun a ses idées pourquoi les gens agissent-ils comme ils le font, dans leur vie privée et dans l’espace public. Elles nous permettent souvent de nous orienter au quotidien. Cependant, l’expérience de l’échec, de l’incohérence de nos attentes et de la perplexité face au comportement d’autrui nous rappelle régulièrement ses limites. L’ambition des sciences humaines est de réduire ces limites autant que possible.

Remettre en question la valeur des sciences humaines, comme le fait par exemple la droite nationaliste suisse, revient généralement à minimiser l’écart entre deux manières d’expliquer le comportement: les explications de la vie de tous les jours, tirées de nos informations et convictions personnelles, et celles qui reposent sur l’observation méthodique et sur des modèles ancrés dans la logique. Les détracteurs des sciences humaines disent généralement que les explications scientifiques du comportement ne nous apprennent pas grand-chose, que les prédictions qui en découlent ne sont pas fiables et que leur impact sur la vie en société est négligeable.

De telles objections supposent que la justification de nos connaissances importe peu. Si je sais, par exemple, que les criminels réussissent souvent à coopérer les uns avec les autres malgré leur méfiance mutuelle, pourquoi connaître l’explication scientifique de ce comportement? La réponse des défenseurs des sciences humaines est simple: parce que celle-ci permet de prédire avec une certaine confiance ce qui se passera dans les prisons, dans quelles circonstances la violence sera utilisée, quelles hiérarchies s’établiront. Une explication strictement personnelle n’engendre que des spéculations. Et celles-ci sont douteuses précisément parce qu’elles ne reflètent que la perspective de leurs auteurs, avec tous leurs biais psychologiques que l’approche scientifique cherche à éviter.

Souvent, les explications en sciences humaines sont contre-intuitives. Nous supposons généralement que les témoins oculaires peuvent se fier à leur souvenir lorsqu’ils sont appelés à identifier un accusé. Nous ne croyons pas qu’un accusé puisse avouer un crime qu’il n’a pas commis et en fournir des détails. Les psychologues sociaux ont montré que ces idées sont fausses. Nous pensons que l’aide au développement augmentera peu à peu le niveau de vie des pays pauvres. Les économistes du développement nous ont appris que c’est une illusion.

Les prédictions des sciences humaines n’ont pas la précision des prémonitions auxquelles on s’attache parfois dans la vie de tous les jours. Elles ne prédisent pas si le témoignage de telle personne repose sur un faux souvenir, si tel accusé se convainc d’être l’auteur d’un crime qu’il n’a pas commis, comment tel bâtiment scolaire ou telle moustiquaire sera utilisé dans un pays pauvre. Ses prédictions sont schématiques parce qu’elles reposent inévitablement sur un nombre limité de facteurs qui déterminent les décisions individuelles. Et elles sont probabilistes, car elles ignorent beaucoup de différences entre individus. Pourtant, ces limitations ne rendent pas les prédictions moins fiables. Elles caractérisent, dans une certaine mesure, toutes les prédictions scientifiques.

Les politologues ont prouvé maintes fois que «le pouvoir tend à corrompre ceux qui le possèdent». Ils connaissent les moyens utilisés par les puissants pour conserver et consolider leur position – dont les entraves à la recherche en sciences humaines et à la diffusion de ses résultats. Aucun chef politique n’expliquera qu’il voudrait réduire le nombre de personnes capables de remettre ses idées et ses décisions en cause; voici une prédiction fiable. Il dira plutôt que les sciences humaines sont inutiles, qu’elles minent le patriotisme ou qu’elles nuisent au progrès économique, selon l’opportunité du moment.

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