Avec la mort de René Gonzalez, c’est une utopie artistique unique en Suisse qui s’achève, peut-être. Le patron de Vidy a accompli cet exploit: transformer une maison de deuxième zone en théâtre de dimension européenne, avec des aides publiques bien moindres que celles de ses concurrents.

Le legs de René Gonzalez est considérable. Il relève de l’idéal, idée du monde et de l’art enrichie de spectacle en spectacle depuis 1991, année où il prend les rênes du théâtre. Ce trésor, impalpable et essentiel, on peut l’appeler aussi patrimoine. Sur un autre plan, pragmatique celui-là, René Gonzalez a su insuffler une âme à une entreprise culturelle. Avec ses 900 à 1000 (!) représentations par an, à Lausanne et à l’étranger, Vidy aurait pu se muer en usine à spectacles. C’est tout le contraire. De cette ruche, on dira que c’est une manufacture aux objets toujours désirables. Mais aussi et surtout une auberge où l’intelligence est la pitance de tous, l’émotion une eau-de-vie, la fraternité une tentation permanente.

Et aujourd’hui? Quel avenir pour «le théâtre au bord du lac»? René Zahnd, directeur adjoint, et Thierry Tordjman, administrateur, ont été appelés à assurer l’intérim. La machine est lancée, la saison prochaine en partie déjà programmée. Les décisions peuvent attendre, un peu, mais pas trop. Plusieurs options existent. Nommer un artiste à la tête de Vidy, comme à la Comédie de Genève ou au Théâtre de Carouge. Ou alors chercher un producteur, sur le modèle de René Gonzalez.

Sauf que celui-ci est unique. Sa manière de diriger, têtue et follement intuitive, rigoureuse et romantique, n’appartient qu’à lui. Cet homme, nourri par les idéaux du théâtre populaire de Jean Vilar, ne voulait dispenser aucune leçon. Ce qu’il a démontré, et avec quel panache, c’est qu’on peut cultiver une idée ambitieuse, c’est-à-dire aventurière de l’art, tout en gagnant de l’argent. Qu’une maison s’autofinance à hauteur de 60% est unique en Europe. Il a donné vie à une idée: dans le champ de la culture, un grand patron peut être poète et chef d’entreprise. Lui disait «serviteur». La modestie est un panache.